dimanche 2 avril 2017

Soleils des Archives suivi de Eloge des ombres 2013 -2015











Soleils des Archives

Suivi de

Éloge des ombres

2013  -  2015
















Des voix se croisent, s’interpellent, semblent se répondre, voix des disparus, voix vivantes, elles sont fragments d’histoires comme peuvent l’être des archives.
Pour renaître, pour vivre, ces archives ont besoin d’éclairages, de ces éclats précis qui, tout en créant une chorégraphie d’écriture, révèlent ces versants où travaillent ensemble le soleil et l’ombre.

Dans cette suite d’archives, une voix se distingue, au nom du je elle se veut un repère nécessaire en cette centaine de fragments, elle est celle qui s’interroge inlassablement sur son passé et son devenir, elle garde le centre et donne son rythme au poème, car même si l’écriture en est fragmentaire il s’agit bien du même poème, dont les dernières lignes ouvrent sur un nouveau cycle.

Ces soleils des archives sont un éloge à la vie, éloge qui  précède celui des ombres, car tout, ici-bas, mérite d’être salué, ces ombres sont nos cris, nos révoltes, nos guérisseuses qui parfois se penchent sur nos corps d’écriture et en éloignent les obscurités insatiables.
Puissent ces soleils des archives éclairer d’autres nuits comme ils ont éclairé les nôtres et devenir ces refuges pour tous ceux et celles qui souffrent des nombreuses formes de l’exil.











Soleils des Archives








2013 - 2014









ARCHIVE 1



Poètes il nous faut vivre !
La brûlure est toujours là,
il est temps d'inviter la révolte au festin,
de frapper l'enclume,
de déverser notre colère
dans le creuset de la beauté,
de forger des armes pour défendre nos esprits,
d’apprendre à danser avec nos fantômes,
il nous faut vivre poètes !
Sous les soleils de ces archives,
mettre en fuite toutes les ombres.







ARCHIVE 2


Où que tu sois homme des archives,
les voix de la terre sont présentes,
elles veillent sur la nécessité des énigmes,
sur la vivacité et la lucidité de ta parole.

Il est vain de se scarifier,
de se flageller pour accéder au pardon,
il est vain d’ôter ses parures
pour vouloir paraître plus nu,
plus vain encore de se réfugier
dans la plainte pour susciter les larmes.

L’océan ne se souvient de ses noyés,
le fleuve de ses suicidés,
et montent au-dessus des villes
les cris des gardiens,
les rires des ouvriers.
Attachons-nous solidement au mât
de ce cirque où toutes les ombres grimées
miment l’éternité,
attachons-nous aux piliers de ces ponts
qui regardent se traîner
ces longues barques, ventrues, pesantes et rouillées.

Le fleuve, toujours, est en lutte contre ses bords ;
des poings cognent aux portes de la nuit,
ils saignent, vaincus par les écluses
d’une impossible humanité.

En cette plaie, en ce cratère du verbe,
gravons les passages de la lumière
pour ne pas en perdre le souvenir,
pour nous soustraire quelques heures
au vacarme incessant des hommes
qui croient aux signes de leur délivrance
quand se multiplient leurs tombeaux.

Où que tu sois homme des archives,
traversé de soleils absurdes,
enchaîné au socle des traditions,
chargé de tous ces poids qui font le prisonnier,
puis le cadavre,
figure martyrisée,
prise dans le déferlement des rides,
figure portée à bout de bras,
à bout de crimes,
trahi par les anges
par toute cette mémoire des chutes et des exils,
va ! Vogue vers l’île des innocents !
Là où se retrouvent les damnés,
les suppliciés, les excommuniés, les proscrits,
et c’est pour eux
que le poème s’écrit,
c’est pour eux qu’il saigne, qu’il hurle,
qu’il se démène sous les planches,
qu’il frappe sur les solives des sourdes demeures,
c’est pour eux qu’il vit !
Ô poète ! Les eaux montent,
mais le temps résiste,
où que tu sois, homme des archives,
soulève la chair de l’horizon
pour remonter du cœur de la carrière
cet éclat de roche qui porte le rêve du monde.





ARCHIVE 3


Chaque jour la terre nous appelle,
tout est leurre, manigance, stratagème,
le piège se referme,
un nouveau cercle se forme,
le feu d'un nouveau poème s'allume.
Des corps se penchent en alerte,
il nous appartient de veiller sur cette flamme
de la nourrir.

Notre nature est si faillible
en ce siècle qui multiplie les ondes et les ombres,
nous habitons nos abîmes
comme d'autres hantent leurs prisons.




ARCHIVE 4


Un bruit s'est perdu,
dans la caverne grondante de notre crâne,
dans ce concert d'os et de débris,
dans ce grand cataclysme de notre conscience
écartelée entre le mal présent et le mal à venir.
Nous assistons à une démolition moderne,
nous assistons à la ruine systématique
de nos efforts à vouloir vaincre le silence avec le simple mot.









ARCHIVE 5

Ne sommes-nous pas revenus d'entre les morts ?
Avec leurs vides, leurs fringales, leurs fosses à remplir,
ils dessinèrent des courbes brisées
pour nous enseigner l'harmonie !
Notre désarroi grandissait avec le déclin de leurs lampes,
les mêmes démons livraient, une fois de plus, bataille.







ARCHIVE 6


Je n'ai rien à vous dire
peut-être tout à écrire,
les cimes me semblent si lointaines,
l'esprit ne sait où les chercher,
je n'ai rien à vous dire
juste de grands vides à partager,
je ne serai pas avare,
je vous abandonnerai le plus grand ;
vous retrouverez en lui
les traces invisibles d'une vie entière
construite sur la faim
de l'impossible connaissance.










ARCHIVE 7


Nous voici à l'orée d'un monde,
nous nous apprêtons à fêter les semailles,
le bonheur est un souffle
qui danse derrière la porte.




ARCHIVE 8


Que sommes-nous d’autre ici ?
Corps doté d’un sexe pour jouir de la chair,
corps doté d’un cerveau pour goûter
à l’ivresse de la connaissance.
Que sommes-nous d’autre ici,
êtres en apprentissage,
se livrant à toutes les expériences,
celles de la joie, de la douleur,
de l’alliance, de la séparation.
Que sommes-nous d’autre ici
que des esprits de passage
dans des étuis de peau.





ARCHIVE 9


Tourne, tourne,
entre tes mains ce soleil de chair
et considère en cette nuit violente
tout crâne glacé comme une étoile filante.


Tourne, tourne,
entre tes doigts cette chose méconnaissable,
fragment d'une enfance arrachée
lézardée, méprisée.


Tourne, tourne,
autour de cette robe
toute la soie du monde,
danse, danse la lame,
découpe la joie
en lanières.

Faut-il nous maudire ou nous féliciter ?
Notre pardon est froid comme l'acier.



ARCHIVE 10

C'est un poème
qui chante une parcelle du monde,
qui n’obéit à aucune bannière,
qui va avec le vent
et parle aux pierres.



ARCHIVE 11


Ne plus chercher l’abus, la trahison,
le verbe tronqué, le faussaire,
la mauvaise graine,
le fruit avarié,
le danseur maladroit,
la voleuse furtive,
le trouble-fête,
la vérité ne peut s’accommoder des restes.






ARCHIVE 12


J'ai fait un vœu devant les pierres,
au nom de la foudre pour chasser mes démons,
au nom de l'herbe qui nourrit les troupeaux,
au nom de l'eau qui circule sous la roche,
au nom de l'animal qui se terre au passage de la horde.
J'ai fait le vœu d'une aube froide et claire,
d'un versant abreuvé de soleil,
d'une herbe abondante pour les chevaux,
j'ai fait ce vœu au bord de la rivière
sous une tente de peau tannée.

J'ai fait un vœu devant les pierres,
j'ai rejoint leurs silences,
leurs rugueuses beautés,
je ne sentais plus les morsures du vent.

J'ai fait un vœu devant l'arbre,
j'étais son écorce, sa sève.
J'ai fait un vœu sous le ciel,
j'étais un nuage,
une simple promesse de pluie.






ARCHIVE 13


La naissance de mille soleils ne nous aura donc rien appris ?
De ce temps qu'en avons-nous fait sinon de le réduire en bribes,
de le dissoudre par fragments ?

Au crépuscule de nos joies barbares,
au-dessus du berceau de notre passé,
de notre tombeau futur,
face à l'éternité nous sommes trop bavards,
les corps finissent par aimer les liens qui les rongent.



ARCHIVE 14


Terre de volcans
où le sang réclame son calice,
où l'être à vif
cherche en vain
l'empoisonneur.



ARCHIVE 15


Nous descendrons vers l'abîme
avec la certitude
que nos mains porteront encore longtemps
le marbre des anciens
sous l'unique soleil
de nos convictions.



ARCHIVE 16


Soleils, brûlures,
il nous faut être d’une autre trempe,
il nous faut être d’une autre carrure,
nous défier de ces rives où ne grandissent que les ruines,
nous défier de ces voix qui chantent la beauté des églises
et se taisent devant la répression, devant l’exil.







ARCHIVE 17


Écoute pendant qu'il est encore là
ce temps de noces heureuses,
écoute avant de partir,
avant de voir grandir ton ombre
sur des façades taguées,
avant de connaître la fatigue,
la nuque qui accepte la douleur,
ce corps qui refuse d'aller
là où veut le conduire la tête.

Écoute, tu emporteras en ton bagage
un peu de cette terre bien grasse,
un peu de ce sable qui se disperse si vite,
un peu de cette herbe aussi
qui souffre tant sous nos pieds,
beaucoup de cette musique
qui fait vibrer les cœurs et les vitres.
Tu emporteras aussi des livres,
beaucoup de livres,
car là où tu vas on lit si peu,
tu emporteras 
des torrents, des cascades, des fleuves de paroles,
car là où tu vas ils n'ont jamais appris à parler,
tu emporteras aussi les mémoires des morts,
toutes les histoires de nos morts,
car là où tu vas ils n'ont jamais su vivre.






ARCHIVE 18


Mange mon corps, dévore l’absolu,
Fais de ta fièvre ta seule exigence,
fais de tes égarements des leçons,
mange mon corps, dévore l’absolu, 
nourris-toi de présences, éloigne-toi
de tout ce qui t’étouffe, te brise et te plie.

Bouge mon corps !
Avec tes mains encore capables de saisir,
avec tes jambes fortes et agiles,
évite les pièges de ceux qui jouent à être vivants,
abandonne tes vieux vêtements dans la clairière,
accouple-toi au désir,
épouse ton squelette avec toute la joie de l’univers,
accueille en ton ventre la beauté de la foudre.







ARCHIVE 19


Corps défaits à l'horizon des pensées défaites,
nous étions devenus
ces grands corps sans esprit
rendus à leur énigme la plus sombre :
entités faites de chairs emmêlées,
de débris de carcasses,
de membres difformes ou mutilés,
soudées à tous les sexes de la terre,
prêtes à acclamer le nouvel Empereur des os.






ARCHIVE 20


Un crâne parle : ses cavités sont des lacs.

Un corps parle : ses os sont des rochers.

Résonnent dans la montagne des chants de sorcier.

Celui qui lit dans les signes le mystère de la pierre taillée
danse avec la parure et la grâce de l'oiseau.






ARCHIVE 21


Chant du soleil
qui couvre celui de la source,
au promeneur curieux
la montagne révèle son versant.






ARCHIVE 22


Nous vivons ces heures
comme d’autres vivent hantés
par leurs propres poussières,
fenêtres obstinément closes par peur d’offrir
une victoire trop facile à la lumière.





ARCHIVE 23


Ici l'alarme est l'intruse,
de vieilles cités dorment
dans les ombres de leurs vestiges.

Vous êtes tous, mortels, à la merci d'un songe,
la poussière qui vous recouvre
a dévoré vos apparences,
soleils de velours et de cuivre
vous nous avez suivis sur ces chaussées extravagantes,
ces avenues, ces artères, ces belvédères.
 
Il pleut sur les dernières ténèbres,
les voix sont voilées,
il pleut des cris,
nos mains ne sont  plus aussi sûres,
tout tremble à l'orée des morts futures,
mais tout par défi reste éclairé,
intact, limpide, habité.








ARCHIVE 24


J’ai vu voler en éclats
la pierre de la liberté,
et retomber sur la terre
en pluies d’étoiles mortes
les fragments de la beauté.









ARCHIVE 25


Qui tirera l'endormi
de sa gangue de sueur et de rêve ?
Qui avertira l'endormi
du vol désordonné des corbeaux
à l'horizon guillotiné ?



ARCHIVE  26


L’œil fixe,
le sexe en repos,
membres abandonnés
sous le froid soleil de l’effacement,
un silence est tombé.

Derrière la colline
un chien hurle à la mort.



ARCHIVE 27

O viol par nos démons, visions !
Sous le flamboyant cortège des ombres,
s’ouvrir et saigner à cette percée, à ce déferlement,
rire de ce dernier outrage à la raison,
se replier en nos archives,
déserter cette peau non épargnée par le soupçon,
éclore sur une autre face de ce monde
pour qu’un soleil splendide se lève aux froids horizons.

ARCHIVE 28


Désosser la grande architecture,
déterrer l’os,
exhumer les hordes de nos reniements,
de nos renonciations,
hisser vers le ciel nos carcasses d’êtres
englués en ce siècle,
se tenir debout
avec cette vive présence de la brûlure,
entre les récifs aiguisés de l’histoire,
témoigner de notre volonté, de notre vaillance.


ARCHIVE 29


Ils reviennent comme des chiens
ivres d'un jour sans pain,
ivres d'un jour sans joie,
ils reviennent autour de l'âtre
et n'ont de cesse de mordre
dans la même chair sans saveur,
dans la même viande maigre et dure.

Ils reviennent comme des chiens,
dans leur raffut soulèvent de lourds nuages de poussière,
comme seule loi ils reconnaissent la leur
et leur loi est faite de non-lois.
Ils reviennent et font cercle
autour des mêmes masures,
de ces mêmes berceaux qui les virent naître.
Ils reviennent et revendiquent haut et fort la loi du couteau
en cette plaie ouverte du monde.







ARCHIVE 30



J'étais crâne
couronné de verdure,
fouetté par les vents,
colline décapitée par la brume,
arbre danseur
parmi la foule de mes frères
à la grise écorce.








ARCHIVE  31


Certitude de la présence,
ce souffle traverse l’homme.
Ne chassons plus nos fantômes,
ces voix de l’humaine souffrance,
apprenons à graver le mot joie
sur les murs de nos cellules,
apprenons à entendre en chaque chant d’oiseau
l’esprit de la terre,
retenons tous les pas de cette danse
qui nous aidera à franchir le rude pont de l’hiver.



ARCHIVE 32

C'est une mémoire faite de lacs et d'étangs gelés
où l'animal blessé lèche ses blessures profondes.
C'est une vigne lointaine
où les sarments chantent la lumière
des étés précieux comme les fleurs des tombes.



ARCHIVE 33


La terre fume dans le froid,
le moteur renâcle sur la pente roide.

Le visiteur ne voit pas la lourde demeure
qui s'enfonce dans l'océan terreux,
n’entend pas le cri de la corneille,
seule réponse à l'abîme.
L'enfant essoufflé remonte de la vallée
il témoigne :
« ils ont tous là-bas retourné la terre
à hauteur de leurs rêves
et leurs yeux pourtant grands ouverts
ne voient plus les étoiles ! »









ARCHIVE 34


De ce sombre éclat,
arracher quelques miettes.

Même l'arbre solide se plie jusqu'au sol,
cède à l'attrait des fruits,
à l'appel de l'herbe, de l'humus.

Le jardin : une plaie sombre
où se glisse la blancheur d'une main d'enfant.





ARCHIVE 35


Les pluies ne nous parlent pas assez
de la sévère beauté des arbres,
de la sauvagerie des oiseaux.

Nous sommes en attente d’îles
où nous pourrons baigner nos corps
pour les préparer à l’ultime averse










ARCHIVE 36


Je veux vous lire dans les arbres,
je veux vous lire dans le vent,
dans la houle savante de vos cheveux,
dans ces vallées de soie où la laideur
chaque nuit se suicide.
Je veux vous lire dans une chambre sans murs,
dans un jardin sans portail,
je veux vous lire sur toutes les places
où les statues sont les refuges des oiseaux,
je veux vous lire dans l’angle
le plus ensoleillé de ma fenêtre,
derrière cette porte qui s’ouvre sous la poussée des rires,
je veux vous lire là où le livre est encore en cours d’écriture,
là où votre parfum m’obsède jusqu’à la blessure.









ARCHIVE 37


Chacun ici peut connaître
le pouvoir de la lampe,
la puissance du feu,
chacun ici s'avance
selon son âge, selon son crime,
la terre toujours répondra présente
et le torrent descendra des cimes.

Nul être ne peut confondre
la magie et son cercle,
la pierre et son énigme.





ARCHIVE 38


Porte à la serrure brisée,
la planche droite aux nervures dociles
attend dans une forêt de copeaux.
Un soleil inachevé pend au linteau.



ARCHIVE 39


Une marche commençait là,
sous le signe éclatant du soleil.
Nous étions liés à tant d'enfers,
à tant de vivants faisant effort de vivre,
la forêt nous avait ouvert son ventre bruissant,
nos sacs pesaient lourd,
sans les connaître, nous portions nos abîmes.






ARCHIVE 40


Était-ce bien ici ?
Ce lieu où les vents ruisselaient,
où des visages se figeaient
dans la lourde moiteur de sentiers encombrés.

Était-ce bien ici ?
En cette plaine,
où des orages dépliaient leurs colères,
où des corps se rêvaient délivrés
de leur poids terrestre.






ARCHIVE 41

Et tous ces fruits tombés ?
Prenez-les ils n’appartiennent à personne,
prenez-les, avec leurs pulpes, leurs écorces, leurs senteurs.

Ces fruits sans patience sondent déjà
les désirs de nos lèvres,
les rêves infinis sous nos crânes.








ARCHIVE 42


Longtemps j'ai tourné le dos au soleil,
épuisé ma joie
sous les arches de la douleur,
perdu trop de temps à compter les pierres,
à construire mes enfers,
aujourd'hui les signes témoignent
de l'heureux tourment de ma destinée.














ARCHIVE 43


La porte s'ouvre quand l'esprit doute de l’existence des fenêtres.




ARCHIVE 44

La tête se balance parmi les nuées,
elle égoutte sa conscience
dans les précipices du ciel.

Elle se balance, vacille,
quelques lumières tentent de la clouer
de l’immobiliser là où se tient encore le sol.

Naufragée dans la houle des archets,
en ces symphonies de figures
dans le sombre défilé des archives,
tour à tour trophée, parure,
elle organise et rassemble
ses traîtres mémoires,
ses décollations anciennes,
ses tatouages.

Bercée par le vent des morts,
gardienne de trous béants
comme de grandes plaies ouvertes
où la vie triomphe.

Tête qui se maintient
solidement plantée dans un champ,
indifférente à la nuée des épouvantails
qui la traverse.








ARCHIVE 45


Tout est livré
à l'instant même où tout s'écrit,
tout existe, prend vie sous la lampe,
et fait d’un être ébloui,
l'heureux condamné.




ARCHIVE 46


Prendre la rue dans le bon sens,
cette rue qui monte vers la joie
et descend vers la tristesse.






ARCHIVE 47


Va poète,
vers ton frère arbre
entends-tu ce dialogue ?
Il monte vers le ciel.

Prête l'oreille
à cette langue sauvage,
elle vient de si loin,
elle était là bien avant ta naissance,
elle sera encore là après ton départ.

Guette le moindre souffle
qui se dirige vers ta porte
et ne change pas d'adresse
sous prétexte que tu cherches à fuir
ta haute solitude.

Va poète, 
marche vers ton feu,
la flamme de ton esprit
elle aussi va s'éteindre
nul ne se souviendra de cette chaleur
qui unissait ton corps à ces pierres,
à ces bûches qui se fendent
dans l'âtre de ton histoire.






ARCHIVE 48


Je vous vois rouiller
mes tristes armures,
armes dévorées par la terre,
cercueils vides
où s’engouffrent des vents musiciens.

Des esprits livrés aux plus durs tourments
cherchent les dépouilles de leurs corps,
la terre absorbe toutes les larmes,
rien de ce qui est venu ne reste.










ARCHIVE 49


Étrange rudesse de ces heures
qui tissent dans l'ombre les nasses
dans lesquelles basculent
les voyageurs pressés.









ARCHIVE 50

Feu jusqu'au bout de tes nuits,
feu en ton âme,
en ton désir,
en ton hiver,
feu de tes larmes,
de ton pardon
muet comme la pierre,
feu comme la forêt
prise dans les flammes de l'automne.









ARCHIVE 51


Là où s’endorment les albatros
là où ripaillent les naufrageurs,
fidèles forbans de nos mers intérieures.

Tous, nous avons joué notre rôle,
trouvé nos outils, nos instruments,
avons feint l’harmonie
alors que toute notre vie
était une immense et joyeuse pagaille.











ARCHIVE 52


Ce corps qui désignait la forge
ce corps qui en appelait à l’enclume
ce corps modelé partant de modèles
ce corps soucieux de jouir,
ce corps qui ne voulait croire aux signes
à tous ces autres possibles,
ce corps n’est plus que cendres
dispersées par le vent.






ARCHIVE 53


Fuite inadmissible
devant le manque, le vide,
qui s’accroche à nos semelles
nous fait trembler au bord.

Là où le vent se cherche des issues,
entre tours de granit
et édifices de sable.

Rejoindre ce double
qui se traîne en nous,
rêver à d’autres rives,
à d’autres vies,
dresser des remparts
devant la montée de l’infini.














ARCHIVE 54


Je vous ai vu comme un navire
échoué sur le continent du désordre,
voyageur perdu en sa quête de miséricorde,
je vous ai vu homme sur le bitume,
sur un banc de pierre fendu,
tête dénudée, nuque plongeante.
Je vous ai deviné :
la rage au cœur, esprit assiégé, corps tordu,
je vous ai vu et je vous ai aimé le temps d’une fatigue.









ARCHIVE 55


Notre prison est si haute
qu’elle côtoie le monde des oiseaux.



ARCHIVE 56

Votre sépulture est mon ciel ;
en vous tout m’accueille et me renie,
en vous tout me parle et me fuit.

Vous avez des météores la course imprévisible,
de l’animal familier la sauvagerie dormante,
de l’étang placide le souvenir d’un berceau fumant,
de la forêt les imperceptibles fêlures.



ARCHIVE 57

Plus profonde que la terre,
plus haute que le ciel,
plus généreuse qu’un parfum,
plus cruelle qu’un remords,
plus lourde qu’un arbre avec toutes ses racines,
cette nouvelle nuit
ne peut rivaliser avec le siècle.



ARCHIVE 58

Fuse la plainte, use le nerf,
l'os, la chair entaillée,
sur la pente roule l'objet,
l'œil témoin regarde :
l'étoile fixe,
le plancher en orbite,
cette danse érotique
qui mêle les senteurs aux rites.



ARCHIVE 59

Devant chaque fenêtre
j'ai vu une flamme
qui sans cesse vacillait puis se redressait,
la nuit était grande,
la forêt gémissait comme un spectre.








ARCHIVE 60

J'ai connu ces nuits
où nous cherchions ensemble
ces lignes invisibles qui nous relient aux étoiles,
j'ai connu ces nuits
où le mystère nous était donné
avec l'évidence d'une fleur qui s'ouvre.









ARCHIVE 61


Avant que nos deux corps soient reconduits
à la frontière des os,
nous nous rencontrons enfin.

Quels étranges et terribles chemins
avons-nous empruntés
pour arriver si démunis en ce lieu ?

Notre présence au monde brûle comme de l'acide.

De quels soleils sommes-nous
pour vouloir exhiber
presque avec fierté
nos plus graves brûlures ?




ARCHIVE 62

Mille ans entre ces cordes,
mille ans sur ce ring,
tous les coups portés
comptent double
dans l’arène de l’humanité.

Mille sueurs sur ces corps,
mille sexes rassasiés,
la sentence de l’écume
recouvre tout.





ARCHIVE 63


L’arbre qui lançait ses racines
au bord de la falaise
ne voulait rejoindre la vallée,
il visait le ciel,
mais vous avez précipité sa chute
de peur qu’il ne blesse ou tue ceux d’en bas.








ARCHIVE 64


Nous pouvons attendre
que des trous dans les murs se comblent,
que la lampe fléchisse seule
son grand col de fer
et vienne porter l’estocade au livre ouvert,
prisonnier de son cercle de lumière.



ARCHIVE 65


Terrible cette épreuve
où l’esprit hanté par ses anciens bourreaux
s’oblige à fuir, à se punir, 
pour que la plaie
prépare la sortie triomphale du mal.

Terrible cette leçon,
torture savante de ces théologiens du drame, 
apôtres du doute, du vertige,
scribes des plus folles genèses, 
monstres doués en carnages, 
prompts à fêter, à couronner l’impur 
à vouloir laver les fronts de toutes souillures.












ARCHIVE 66


Mes amoureuses voici que vos corps
me sont si brûlants souvenirs !
J'ai goûté avec ferveur à tous vos fruits,
je me suis enivré de toutes les liqueurs de vos chairs,
je vous ai aimé comme divinités insatiables
et chaque aube me voyait renaître affamé comme un fauve.







ARCHIVE 67


C'est une douleur maladroite,
une main qui tremble
quand elle désigne sa victime,
c'est une douleur indécise
qui prend naissance au pays des racines.




ARCHIVE 68


Autour de nous et en nous
joyeusement dansent les morts.

Nous aimerions être ces arbres,
droits et fiers,
enracinés dans la terrible présence de la terre.

Nous aimerions être ces herbes,
ces grandes plantes,
frissonnantes dans l’absolu silence,
ces pierres brillantes sous la lune
qui guident le visiteur.





ARCHIVE 69


L'heure heureuse ne se dévoile plus au visiteur,
le temple reste inviolé,
celle qui vient ici en quête de réponse
franchit pour la seconde fois le seuil,
courbée sous le poids de nouvelles terreurs.







ARCHIVE 70


Nous avons cette nuit rêvé d'un impossible calvaire :
une peau tendue recouvrait le monde,
des compas de fer glissaient sur sa surface dénudée
et interminablement traçaient des cercles,
tous mécaniquement irréprochables, 
mais l'encre vint à manquer,
les outils continuèrent leur tâche,
les pointes acérées se mirent à lacérer la chair
pour atteindre cette cruelle perfection du trait.






ARCHIVE 71


Quelle faille se dévoile, se dénude,
quelle faille se dessine et progresse
sur la terre du poème qui n’attend plus
le réveil du volcan,
quelle faille ici avale le ciel
et tout ce qui brûle,
brille, et danse ?









ARCHIVE 72




La nuit est mon sang,
elle court de village en ville,
de veinules en artères,
de fossés en falaises,
de la rivière au fleuve,
elle cogne sur mes tempes
comme on cogne à la porte du temple,
elle remonte du puits,
étourdi je m’en abreuve.








ARCHIVE 73





Nous perdions pied sans doute
et ce bel équilibre
qui jusque-là nous faisait tenir
entre deux mondes,
entre deux seuils.

Nous perdions pied sans doute,
mais c’était pour mieux retrouver toute notre tête.






ARCHIVE 74


L'espoir témoigne de la force des brindilles,
de la volonté du feu.
Nous avions dressé la table pour nos invités,
et nos esprits déjà se réjouissaient
à imaginer la joyeuse assemblée.





ARCHIVE 75


L'affamé lance ici son cri,
pour tenir il faut s'enivrer,
alors, enivrons-nous ! 
Attendons l'aube,
l'auteur retrouvera son verbe,
le cadavre son charnier.





ARCHIVE 76


Nuit bavarde
aux longs soliloques,
nuit des fleuves
étranglés dans leurs bords,
nuit d’une terre éventrée par le soc
de tous les carnages,
dans cette nuit bavarde
nous portons l’insoutenable,
ce chaos, cette mêlée de vies acéphales,
nos lampes sont impuissantes
à percer un tel labyrinthe,
nos corps sont devenus ces fragments épars
qui cherchent l’impossible étreinte
et s’écroulent dans cette nuit
obéissant aux démons les plus noirs.






ARCHIVE 77

Un futur se dresse,
après la ligne mouvante des collines.

Chaque défilé, chaque cortège,
fait se soulever un peu plus cette poussière
les nuages en deviennent plus lourds,
nos regards plus gris.









ARCHIVE 78


J’ai pour cet être qui respire
dans le voisinage des arbres et des vallées,
une tendresse non feinte,
cet homme qui côtoie
têtes et racines, la terre et les étoiles,
je l'imagine dans la nuit de nos villes
comme un phare dans la tempête
lance son indéfectible alarme.










ARCHIVE 79


Quand vous vous retournerez
dans un ultime effort de lucidité,
que vous découvrirez l'étendue du désastre,
que direz-vous à celle qui se présente à votre porte,
vous apportant la nouvelle de votre disparition ?






ARCHIVE 80


Certainement nous nous sommes beaucoup trompés,
les anges nous en tiendront peut-être rigueur,
mais voyez, bien des nuits sont passées sur nos demeures,
et nos fenêtres ont résisté à tant de bourrasques et de pluies.

La parole d'un seul espère en la multitude des échos,
quand la souffrance s'enracine dans l'âme
rien ne peut l'amoindrir, rien ne peut l'apaiser,
l'âge est une excuse, la mort une pudeur.

Nos mains longtemps se sont crues aptes à retenir la lumière,
aujourd'hui nous pouvons lire en ces yeux toute la détresse
d'un être qui emporte avec lui ses plus lourds secrets,
le silence est une tombe qui ne reçoit plus de visites.






ARCHIVE  81


C’est un chant qui monte des sous-sols du monde,
un chant de guerre, de mise au tombeau,
un chant pour la porte étroite,
celle qui lie et relie les deux mondes.

L’horizon se heurte à une marée de larmes,
cette marée est de feu,
elle crache vers le ciel
la mémoire de ses épicentres enflammés.







ARCHIVE 82


De quel feu brûlons-nous ?
De quel feu sommes-nous les hôtes ?
Chaque éclat de soleil
est un astre échappé.





ARCHIVE 83


Des mains se noient en des frondaisons de pierre,
la bouche s'estompe,
un corps aux membres dispersés veille,
ses os sont des promesses
pour les forges d'un autre siècle.





ARCHIVE 84


J'ai toujours voulu goûter au sel de la terre,
retenir en mes bras cette ombre qui passe,
voir la semence et jouir de la récolte.

Si je me perds en ce siècle,
si la déraison m'égare,
je veux disparaître sous l'absolu silence
ne plus entendre ces soleils qui grondent,
ne  plus voir ces murs qui nous plient,
l'ordre qui nous menace,
je ne veux plus de ces soupirs,
de ces rires forcés,
de ces lèvres peintes,
de ces corps grimés.
Saisons-miroirs
où nous nous étonnons de vivre si peu,
le temps d'une semence,
le temps d'une récolte
et l'oiseau déjà est passé.





ARCHIVE 85


De grands travaux sont à l’œuvre,
sous chaque soleil nous avons pris la mesure de notre audience.
L'orgueil, totem dressé, dévoré par la brume,
et nous-mêmes, mains tendues, genoux pliés, nuques raides,
l'immortalité nous a surpris devant l'enclume.




ARCHIVE 86


Nous sommes ici comme au premier jour
sourds, maladroits et vacillants.

C'est notre alliance ainsi scellée
qui voudrait ressusciter
autour d'un feu, danses et rires,
célébrant ainsi au seuil de toutes les saisons
la vie miraculeuse.







ARCHIVE 87


La contemplation de l’âtre
fait naître en nous des visions,
les flammes lèchent notre mémoire,
la bûche se fend,
la chaleur nous enveloppe,
nous emporte,
nous sommes des voyageurs
et nous nous déplaçons à la vitesse du feu.




ARCHIVE 88


Quel animal lutte ainsi, nous regarde,
nous les assis-debout de l’autre rive,
gardiens d’un monde qui peu à peu s’efface 
se dilue en des brumes spectrales.

Quel animal étions-nous
avant que la forêt nous rattrape, 
avant que la nuit jette sur nos épaules
cette peau de géant sauvage
qui  nous prépare à de si rudes hivers. 

Qui étions-nous avant d’être
celui ou celle qui surveille les profondeurs,
guette une ride, un pli, un signal, 
confie au fleuve ses tourments et ses peurs.



ARCHIVE 89


Il faut savoir travailler la terre en bonne saison,
pour lui confier de nouvelles semences,
la débarrasser de son ancienne peau
ravinée par tant de pluies,
tannée par tant de soleils.






ARCHIVE 90

Je marcherai et me relèverai parmi les hommes, 
de grandes  forces s’affrontent, 
elles se sont toujours affrontées, 
toutes ont leurs victimes et leurs bourreaux, 
toutes ont leurs idoles.

Les entendez-vous ces troupeaux qui avancent ?
Ils portent leurs fièvres et leurs peurs
comme des étendards, 
leurs larmes sont leurs cris,
et leurs cris sont de vaines alarmes, 
leurs yeux pleins d’effroi
racontent tous la même histoire.

Les clameurs qui s’élèvent
ne sont jamais guidées par la raison
et l’esprit pour survivre
doit se garder des vacarmes.       








ARCHIVE 91


Chercher dans la langue, 
visiter la langue, 
tout ce temps occupé 
à se faufiler, à jouer à l’anguille,
à se convaincre de l’existence
d’une forêt en dessous de la forêt visible, 
d’une rivière sous la rivière, 
d’une ville à l’envers
sous la métropole de fer.
Tout ce temps
à faire feu de toute voix, 
à confondre tous les bords, 
à vibrer avec l’anonyme pagaille,
à se glisser, à se fondre
en cette foule aveugle et criarde
qui déferle comme un fleuve
dans la plus grosse artère de la ville.








ARCHIVE 92



Esprits implacables
gravés à la flamme,
en cette chair pleine de chiendent
Ventres où ce cri
brûle et s’endurcit.

Esprits êtes-vous
hors de tout ce qui remue au-dessus
et en dessous du bitume ?
Rappelez-vous :
vos larmes n’arrivaient plus à percer
les voûtes de vos yeux,
vos mains s’agrippaient à la rampe de cet escalier
qui vous attirait vers les entrailles de votre terreur.

Esprits hors de cette attente,
hors de cette plaine,
avec cette longueur d’avance,
prérogative du fleuve,
des enfers vous ont bordé,
vous étiez si frêles,
encore si peu présents.

Esprits implacables gravés à la flamme,
en cette chair pleine de chiendent,
Ventres où ce cri
brûle et s’endurcit.

Esprits êtes-vous avec ceux qui jadis
vous confièrent leurs cervelles vacantes,
leurs crânes en bandoulières,
leurs âmes gibecières vides,
êtes-vous encore présents
dans le sillage des grandes tombes ?
Qui donc les avaient condamnés ainsi à être ?
avec leurs ventres pressés d’en finir,
leurs envies de fuites, de trahisons,
leurs appétits de tortionnaires incapables
de prédire l’ultime massacre.






ARCHIVE 93


Cet appel du sang, cet appel de la langue,
nous traversons nos corps
sans que notre esprit soupçonne le moindre mal,
le crime est dans le calcul,
la souffrance dans l'oubli,
la chambre a été murée
emportant avec elle ses lourds secrets.





ARCHIVE 94


Une main traverse le miroir,
elle en rapporte des blessures
pour les déposer en trophées
dans le palais de la mémoire.











ARCHIVE 95


Si le ciel n'attendait pas 
Ce ciel tissé d'impatiences
de fausses victoires,
de pâles sciences.

Si le ciel n'attendait pas
ce signe, ce regret,
cette rumeur égarée dans le siècle,
quel être aussi dense, aussi dur, aussi incomplet,
peut comparaître devant la pierre,
se dessécher au grand soleil,
lèvres soudées aux lèvres gercées de la terre !
Quel être animé de quel souffle,
golem souffrant de son exil,
tenu à distance de tout gynécée,
de toute récompense,
volatile blessé,
chassé de cette grande patrie des oiseaux.

Corps noué à cette charpente d'os,
peau collée à la peau,
chairs abîmées, cavernes creusées,
entre des rocs dressés,
bouquets de fusains en désordre,
face aux gouffres mugissants,
là où les langues d'eau
roulent et se déroulent contre la falaise,
agrippent ce phare,
ligament blanchâtre dans une nuée squelette.

Quel vivant, ainsi noyé,
peut encore chanter l'ineffable,
l'incompréhensible appel de l'effacement ?

Si le ciel ne nous attendait pas,
si nous étions seuls
entre ces grilles hautes,
ces murs de lierre et d'ombres,
si les pierres sous lesquelles
nos dépouilles reposent
étaient les marches du grand escalier
que construit pas à pas l'immense spectre de l'éternité.











ARCHIVE 96


Quand discrètement,
je refermerai la porte sur ce monde,
les foules continueront à agiter, à brandir
comme des sceptres leurs peurs et leur ignorance,
les arbres continueront à s’agripper à la terre
de toute la force de leurs racines menacées,
des enfants s’éveilleront joyeusement à leur alphabet,
les ponts salueront les fleuves toujours par politesse,
l’amour chuchotera à l'infini
sur les lèvres de l’endormi
de doucereux et volatils mensonges,
l’eau et la sueur laveront sans distinction
des corps dénudés,
des fleurs inlassablement se pencheront
sur les crânes des morts,
des visages hériteront pour longtemps
des sourires de leur mère,
des doigts se poseront sur des vitres embuées
et traceront des signes,
figures d’oiseaux qui abandonneront
sur cette fresque éphémère
les empreintes mystérieuses de leurs rémiges de pierre.







ARCHIVE 97


C’est un sentier discret qui monte à la carrière,
des cailloux blancs crissent sous nos chaussures,
les mouches se rassemblent pour cette audience particulière,
elles nous encerclent, nos gestes vifs n’éloignent que les nuages.



ARCHIVE  98


Et si elle était là cette source
où se rejoignent toutes les sources,
si elle était là, en plein travail,
inépuisable, secrète,
depuis le début
si proche et invisible. 




ARCHIVE 99


Mais qui parle sur la terre brûlante de nos archives,
qui parle ainsi à notre place,
use de notre souffle,
de notre corps,
de notre langue ?




ARCHIVE 100


Quand nous aurons vendu  nos corps à tous les diables,
cédé les domaines de nos rêves,
quand nous aurons oublié jusqu’à ces mains
qui n’ont jamais oublié les nôtres,
quand nous aurons largué toutes les amarres,
tout ce qui nous retient ici-bas sur ces rives violentes,
quand nous nous serons défaits de l’emprise de nos peaux
marquées par les stigmates du désir,
quand nous aurons oublié la faim et la soif,
quand nous aurons tout oublié
il nous suffira de tout recommencer,
là où les archives du fleuve
se réconcilient avec celles de la mer.




                                                      






                                                          
Éloge des ombres



2015 - 2016












Nous ne sommes que des ombres qui dansons un instant sous le puissant soleil










1

Laisser derrière soi, les oiseaux de Braque,
l’oracle de Cumes, les rives bruyantes,
l’océan et ses révoltes d’écume, 
les fantômes anciens, la pensée sombre
incrustée dans la nacre du temps, 
les troupeaux harassés, 
les nuées qui s’éreintent, 
les fièvres qui se multiplient aux portes de la nuit.

Laisser derrière soi, 
les traces qui constellent les ornières, 
les horlogeries sans violence ni mémoire, 
grandes mécaniques broyeuses de lumières.

Avancer dans la vallée d’ombre
en prenant soin d’écarter les ronces, 
sans heurter une seule racine,
sans briser la vie invisible
qui rampe et veille,

pour se glisser à nouveau 
dans la peau d’un être qui aime le monde.





2

Nous sommes venus frères des nuées, 
pillards de sources dans l’ombre des grands frênes, 
fronts argentés penchés vers les douces collines,
nous nous sommes faits gardiens des abreuvoirs
pour nourrir de notre chant 
des troupeaux d’étoiles.







3

Un temps avait disparu
celui de nos mains tendues vers l’or des blés.
Je maudissais l’étrave 
qui nous guidait vers les embruns, 
dans la horde des récifs
dressés comme des crocs 
pour défendre de si pauvres rivages.
L’ombre avançait sûre d’elle-même
et de ses disciples, 
de grandes forêts se repliaient 
derrière les montagnes.



4

Vous voici donc mes ombres
rescapées de terribles battues, 
enchaînées aux blocs,
froides façades têtues.

Vous voici donc mes ombres
rescapées de terribles battues, 
portées par tous les horizons,
malmenées dans leur science,
trahies dans leurs apparitions.

Plaies ouvertes sur tous les flancs, 
chairs douées de cette conscience
qui fait du désir la coupable jouissance.




5

Tremble ce chant,
palpite cette voix d’ombre,
comme prise dans l’immense étau
d’une seule et grande nuit.
Est-ce tout,
est-ce bien tout
ce que vous pouvez dresser ici 
pour combattre la folie,
la démence de ces âmes bannies,
de ces raisons vaincues
qui rêvent de justes potences
et de justice divine ?
Est-ce bien tout ce que vous avez à dire
pour la défense de votre science,
tout ce qui vous reste comme désirs
comme idéaux de fer
pour lutter contre l’oxyde du temps ?

Vous vous baptisez empereurs d’un jour
emportés en tête des parades,
ils vous font cavaliers fous
montés sur des chevaux de tristes légendes
semant leurs tripes en de pauvres arènes,
et vos crânes, outres à visions,
s’emplissent de charognes et de foutre,
de pulsions virtuelles,
d’illusions charnelles,
vos décharges,
engrossées par tout ce qui plie, geint et s’abandonne,
puent la mort.


Est-ce bien là 
tout ce que vous pouvez tenter en ce passage,
esprits chancelants nés du calcaire,
aussi friables que des craies, 
cheptels d’âmes livrés aux abattoirs modernes, 
vous suivez encore vos anciens maîtres,
vos guides sont ces puissants 
qui vous méprisent et vous fustigent, 
et vous résignés, 
soumis, 
vous leur offrez tout !
Vos membres !
Vos os !
Vos âmes ! 
En échange de quoi 
ils ont la bonté de creuser vos fosses 
et de graver en leurs registres infâmes 
vos dates d’arrivée et de départ !




6

Nous vous avons rêvées 
puissantes et altières
chevauchant dans un ciel de Turner
vos pâles et squelettiques chimères.


Nous vous avons rêvé
sur des scènes sans souffleurs,
en des théâtres sans trappes ni treuils,
victimes toutes désignées d’un triste jongleur.








7



Ils ont grandi les cadavres de notre vision,
ils recouvrent la terre de leurs ombres titanesques ;
ils ont grandi les feux de notre mémoire,
ils dévorent l'aube combattante.

Pas d'énigme plus grande,
pas de souffle plus lointain,
le ciel est unanime :
nul ne saigne sans raison.







8


Vous avez vu en moi
tant de jardins violentés,
tant de monuments assiégés, 
de vallées, de déserts, 
d’os arrachés à leur harmonie,
de signes mal traduits, 
de nuits sans passerelles.

J’ai vu en vous 
une cathédrale sans vitraux, 
une chambre sans lampe, 
un escalier étroit sans rampe, 
une nuit comme un fleuve en crue
qui dévore portes et fenêtres.




9


La scène ruisselle d’ombres,
elles passent sans même offrir un regard
aux vasques de fortune
qui recueillent les larmes d’un temps fragmenté.






10


Juste entre cette faille en bordure de nos cris
et cette douce frontière où la nuit se replie,
juste entre ces deux quartiers
l’un se réclamant du jour, de la beauté, 
l’autre de l’abîme, de l’immensité,
juste entre deux villes
qui poussent et se fondent, 
prises en tenaille entre les terres qui les avalent
et les marées qui les assaillent.








11


Nous fûmes cette chair promise aux enfers,
nos membres assoiffés
espéraient des lèvres violentes,
des mains sans douceur,
des mains décisives.

Nous voguions sur des mers de feu,
notre sang alimentait des sources souterraines
où veillaient des racines
épaisses comme des serpents d’Afrique.

Nous fûmes cette chair écartelée
soumise à toutes les tortures du verbe,
nos chemises en lambeaux devinrent linceuls
alors que nos fronts accablés par toutes nos faiblesses
plongeaient dans la sueur du jour.

Chaque mot en nous chassait cette joie intime,
nous avions des déviances,
des envies mordantes de cimes,
seule l’ombre murmurante
qui passe entre portes et fenêtres
aurait pu les dire ou les chanter.






12


Notre folie a grandi avec notre insolence,
celle qui travaille au cœur de l’ombre,
qui conçoit la foudre comme un châtiment,
la pluie comme un baptême,
la vie comme une épreuve,
dans notre ignorance nous nous sommes faits martyrs
pour adorer les anges.



13


Où étiez-vous 
quand sommeillait l’ombre, 
qu’elle emportait rires et promesses
en une seule bourrasque. 

Où étiez-vous 
quand la pierre saignait 
sous la violence du siècle ?

Où étiez-vous 
quand des machines tordaient le ciel, 
retournaient la terre 
pour semer leurs cadavres-océans ?






14


Se garder des angles, 
savoir se tenir, 
là où ça craquelle, 
là où ça oscille, 
se tenir droit sur la margelle, 
tenir sur le trait, 
tenir la ligne, 
se tenir en retrait,
à l’écart, 
composer, 
se recomposer un visage, 
savant assemblage
qui vise à l’équilibre.
Savoir se tenir
là où cela n’apparait pas, 
où cela n’a pas encore lieu
se rapprocher de l’instant où tout se tient.

15

  
À fleur de vitrail
le soleil en lutte contre l’obscur,
ce sont nos propres fantômes
grandes ombres couchées
qui nous appellent au seuil
des sanglantes cathédrales.


Éphémères toutes ces ombres,
qui veulent se donner figures d’éternité.



16


Le soleil amorce sa lente disparition
vite, disent les hommes, dressons un mur
avant que la dernière ombre ne soit plus qu’un souvenir !




17

J’attends cette pluie,
qu’elle lave, 
qu’elle essore nos linges tordus
et nos esprits plus encore.

J’attends cette pluie
qui gonflera le lit de la rivière.

Le ciel qui viendra avec elle 
se souviendra de ces doigts 
qui dansaient sur les cordes, 
et semblaient mimer
la sentence du soleil.



18


Sur ces versants, je me livre, 
c’est la même furie qui monte et descend, 
la même furie qui danse sur le cadavre du néant.

L’âge de nos os répond à celui de la terre, 
répond à notre conscience 
qui piétine dans la poussière.

Nos larmes en réponse aux effroyables cimetières, 
bras, jambes, muscles, tout semble impuissant, 
nous nous rendons sans combattre, 
trop épuisés pour puiser en ce dernier puits 
d’où remontent par convois entiers des étoiles brûlées.

Sous les paupières l’invincible silence 
creuse l’anonymat glacé des pierres, 
la faille en dessous où rampe notre angoisse. 




19


Était-il fou ? Était-il ivre ? 
Il marchait dans la nuit,
il n'entendait plus leurs rires
Il marchait,
ne savait plus s'il avait atteint la rive
ou s'il devait encore compter tous ses pas.

Il marchait,
c'était l'espace qui tout autour se tordait,
gémissait, renâclait,
toute une forêt qui défiait la montagne et la plaine,
c'était une mer toute d'écume recrachant ses galions,
c’était le chant d'une rébellion,
un siècle de géant qui allait à reculons.

Il marchait
sans voir venir la tempête,
arrachait en pleurant,
autour des grandes pierres dormantes,
les herbes folles du souvenir.

Derrière lui grandissaient des ombres
et leurs voix féminines lui murmuraient :
« Allez vient la nuit est à nous ! »



20


L’heure n’est plus à la fuite, 
l’heure n’est plus à l’innocence.

Voyez cette tristesse qui se prolonge, 
elle coule dans le sens du fleuve 
sans jamais rencontrer d’écluses.
 
Voyez cette tristesse, 
elle se drape dans l’ombre de l’arbre 
qui ne donne plus de fruits. 
21


Qui a parlé ici de défaites et de victoires, 
il n’y a ici ni défaites, ni victoires
mais un seul mouvement, un seul élan 
qui commence et vibre avec le seul cri, 
qui naît et se prolonge avec la marée, 
avec cette vague qui apporte les coquillages 
où l’enfant croit entendre le langage de la mer. 

Que cherchiez-vous donc en ces ruines, 
en ces fragments épars,
en ces traces à peine perceptibles, 
entre ces murs qui portaient des nids
pour les visiteurs du ciel.
 
Que cherchiez-vous ? 
La mémoire d’un profil ?  
La douce vision d’une main
égarée dans le labyrinthe du miroir ?  
La jambe parfaite qui accrochait la lumière ?
  
Que cherchiez-vous
là où les portes ne chantaient plus
l’insolence radieuse des fenêtres, 
alors que la beauté, l’irréductible beauté,
se tenait là devant vous, 
qu’elle vous regardait
du haut de ses dix mille soleils.
 
Que cherchiez-vous
fous courbés vers le sol, 
os dressés pour plier,
ouvriers d’une seule saison, 
les yeux crevés
à force d’idolâtrer des imitations d’étoiles,
à force d’errer 
entre des décors misérables, 
à force de croire
en toutes leurs fables, 
en leurs richesses factices, 
en l’absurde sacrifice
de tout votre corps condamné
à nourrir ceux qui vous damnent,
que cherchiez-vous,
alors que la vie elle, depuis le début, 
vous avait si aisément,
si humblement trouvé.







22


Sommet encerclé par tous les vents
l’humain a semé et  voici sa récolte,
les flammes de ce grand feu 
ont dévoré les aurores.





23


Nous avons aimé un passé 
qui avait goût d’avenir, 
nous avons aimé cette chair, 
cette figure, cette grâce,
nous nous sommes épris tant de fois 
d’ombres aussi légères que fugaces.

Nous avons aimé tant d’étoiles 
qui avaient fait vœu d’obscurité, 
nos têtes se sont nourries 
de si abondantes sèves, 
plus d’une fois nous avons voulu 
arracher nos racines,
mais nés de la tourbe 
nous ne pouvions renier l’argile.

Un pas de plus 
et nos têtes saluaient l’éclair, 
nos ventres s’ouvraient aux troubles signatures : 
paysages charnels des miroirs, 
spectres de parade, 
escortes fidèles en des édens de plâtre.

Un pas de plus 
et nous étions seuls
au milieu des sépulcres, 
des forêts de ciment, 
des grimaces de pierre,
dépouillés de tout, pillards pour tous.

Nous étions ces animaux sombres et fiers
livrés aux arènes des hommes, 
ces grands vaincus devant la multitude, 
nous étions ces insurgés à la parole haute
aux rêves trop grands pour ce monde.






24


On ne peut être caillou et gravier, 
on ne peut attendre la pluie et acclamer le soleil, 
on ne peut être lampe
et vouloir se nourrir d’obscurités. 
On ne peut être derrière sa lucarne
et veilleur au seuil de sa maison, 
on ne peut danser avec les fantômes
et rire avec les vivants.




25


L’arbre centenaire secoue sa crinière, 
un cheval court vers l’abîme, 
nos pieds foulent le sable et l’argile.






26

Tout ce qui fut ici, 
figures rongées par la tristesse,
corps rêvant à d’autres corps, 
corps livrés au vent, 
à la férocité des chiens.

Tout ce qui fut ici, 
l’imposture de l’acteur, 
la blancheur des fémurs, 
poings, alertes, 
joies, jouissances et tourments.

Elle est perdue cette foule ivre
qui cède devant le temps, 
recule devant la rive, 
passe sous les ponts
avec des souvenirs de houle 
et des regrets de brisants.  

Tout ce qui fut ici, 
figures rongées par la tristesse
corps rêvant à d’autres corps,
corps livrés au vent, 
à la férocité des chiens.



27


Quand la foudre est sur l’arbre, 
quand le ciel déchire sa trame, 
que des corps se pressent 
aux portes des enfers.
Une danse furieuse
dépose sur vos lèvres
la cendre généreuse 
d’un éden sans caprices.

Courbes sous la main, 
versants des fugitifs 
ivres d’ambroisie, 
martyrs perpétuels.
Chevilles, cuisses,
ventres, poitrines !
La chair ici soumise
a trouvé ses maîtres, 
la nef, la grande nef 
coure à sa perte,  
ne voie le récif, 
ne voie le calice.

Soleil d’en bas, 
ombres d’en haut, 
les têtes des copistes
penchées vers la flamme
dansaient sur les solives.





28


Ces yeux cherchaient d’autres prunelles,
des sourires à caresser, 
des cœurs à surprendre
entre portes et tonnelles, 
les mains aussi rêvaient, 
voulaient clore la fosse du ciel, 
écrouler les murs, 
briser les cercles, 
trouver dans d’autres décors 
des dentelles légères, 
des chapeaux savants, 
des robes ourlées de mystères.








29

C’est une place où des fantômes se croisent
et n’échangent pas même leurs ombres.









30

Des cavernes pourpres 
vomissaient des dieux irascibles, 
des tables d’anciens banquets
croulaient sous les fruits de notre démence, 
l’ombre travaillait 
sur la matière noire de sa beauté tragique.








31


Dans cette gloire d’automne 
les fûts des grands arbres flambent, 
les toits dialoguent avec le ciel,
la rivière paisible accueille bêtes et hommes.


















32



Ne leur dites pas qu’ils sont les fruits du présent 
pour les possibles récoltes du futur.
  
Ne leur dites pas que la beauté est infinie,
que toutes les ombres vivent et périssent avec le soleil.
 
Ne leur dites pas que toutes les horizontales
sont d’anciennes verticales abattues.

Ne leur dites pas que les ponts 
ont été construits pour soumettre les fleuves, 
que l’élégance est l’arme discrète du mépris. 

Ne leur dites pas que le bien et le mal 
travaillent ensemble sur le même versant de l’être, 
que la beauté n’existe que pour vaincre la pudeur, 
que le roc solide lutte indéfiniment avec la mer. 

Ne leur dites pas que la vérité nous traverse
quand le mensonge a trahi toutes ses promesses, 
ne leur dites rien, ils se souviendront.






33

Tourné vers un autre tribunal 
je sommerai le verbe 
dans cet ultime instant 
de me donner le baptême, 
je plongerai en déraison, 
pleinement et sans regret 
j’habiterai mon abîme.





34

Le vent se glisse comme un serpent sous les pierres,
l’herbe plie sous la foulée, 
le bois noueux d’un escalier grince.

Toutes ces modulations du temps, 
écritures discrètes
prises dans la dentelle d’un monde
qui semble tissé sur l’envers du nôtre.

35

La main grise de poussière, 
la main aux veines saillantes, 
la main écrit et l’œil collectionne.



36

Je voyais votre figure 
dévorée par les mangeurs d’âmes, 
je dédiais alors aux boutiquiers du livre 
des sentiments que je croyais nobles, 
prêtais à ma plume de frénétiques élans.



37

Il est temps de regarder le soleil en face, 
nous ne serons ni héros ni esclaves, 
magie des sciences et des échos avortés, 
nous ne serons ni l’entrave ni l’enclume 
et nos braises semées flotteront 
avec les débris plus anciens 
qui dérivent sur le fleuve des brumes.




38

Là où le ciel pourra encore engrosser la terre,  
nous garderons intactes 
ces quelques lignes tombées 
sur le champ du bonheur. 
L’espoir est toujours vain
quand l’os est le dernier témoin.




39

Voyez tout ce qui nous broie,
nous désignons l’hydre,
mais nous avons creusé sa caverne,
aménagé son antre, 
donné à toutes ses têtes
le spectacle de nos ventres.





40


L’horizon
invente
ses lignes de fuite,                                                                              
sa cargaison flottante de points, 
de repères géographiques.

Les désirs peuvent s’ajouter, 
s’évaluer à l’aune d’une autre source,
à partir de là tout peut se joindre,
se disjoindre,
ou reconquérir l’espace perdu.

Plier, redresser la nuque,
poser nu devant l’œil.   
Éclipse, 
se taire,
se soustraire au confort de la peau 
de la table,
du vin amer.

À partir de là,
interroger le verbe,
le verbe haut,
celui qui ne se suffit plus à lui-même.
                                                         
À partir de là,                                                         
qu’ajouter à ce serpent des mots
qui rentre si habilement sous la terre. 





41

j’aime ce quelque part où je peux me perdre







42

Puisque l’aube va paraître, 
puisque nos souffles vont forcer le passage, 
puisque nos morts nous rêvent 
aussi puissamment que nous les avons rêvés. 

Puisque la lampe qui abrite notre écriture 
vacille, 
brouille
formes et frontières.

Puisque la nécessité nous apprend
l’existence d’un passage 
entre ciel et terre.

Puisque notre tête s’incline, 
puisque nos yeux s’étonnent
de la silencieuse beauté d’un arbre.

Poser ici un silence
comme on pose un pied au bord de l’abîme : 
entre fascination et vertige.



43

Voyez ce qui nous porte, 
nous éloigne et nous emporte, 
voyez ce pauvre fragment de ciel, 
ce lambeau que l’on nous abandonne. 

Voyez tout ce qui nous porte et nous éloigne, 
cette bouche obstinément fermée sur son secret, 
voyez tous ces silences soignés, 
rien ne dépasse, 
rien ne suinte, 
la muette à l’entrée
gardienne d’une parole condamnée, 
les bavards dehors, 
la vie se plie 
et se déplie comme un drap, 
l’indicible cruauté de l’intime 
est dans cette seule perfection.











44

Cette part d’ombre
qui ne nous fait plus d’ombre, 
cette part du jour 
qui ne se donne plus que par fragments.

Quelle autre politesse du temps 
pourrions-nous réclamer 
quand de muettes passagères
nous traversent sans nous voir ?

Nous nous éloignons 
sans un mot,
ce mot qui peut en appeler à la défaillance, 
à la faille, à la cassure, 
ce mot insignifiant qui peut conduire à l’irréparable.






45

J’ai aimé passionnément ce jour 
qui m’apportait la clef de tant de nuits, 
j’ai aimé ce jour
comme on aime le soleil qui débusque l’ombre.





46

Nous avons trébuché
alors qu’il n’y avait pas d’obstacle, 
nous nous sommes égarés
alors qu’il n’existait pas d’autre chemin, 
tout en bas dans la plaine
des chevaux lentement 
se dirigeaient vers l’abreuvoir.












47

J’ai grandi parmi les ombres,
toutes défiaient le monde, 
une grande musique assiégeait, 
malmenait nos certitudes et nos os, 
la pierre portait le signe
comme l’arbre en hiver accroche la lumière, 
la retient prisonnière, 
puis la livre aux racines
qui travaillent seules, fiévreusement,
en dessous.






48

Inventer un mot pour traduire la grandeur du silence
dans l’éblouissante suite de ces heures
où l’encre trouve le pinceau qui la conduit au ciel.





49

Allons chercher la source 
avant qu’elle nous surprenne
dans notre lit d’insouciance.






50

Si l’ombre de l’arbre nous invite au repos et à la paix
elle doit, elle aussi, son existence à des déluges de feu.













51

Écrivez quelque part 
que cette chair était une conscience
et que cette conscience en cette chair
avait trouvé son enfer.




52

Voir dans le jour une montagne à gravir, 
invoquer des voix disparues, 
armer la langue pour les grandes joutes de la lumière,
se sentir fragment,
bribe d’univers,
être ce vent,
ce souffle,
cette forêt en ordre de bataille, 
ce parc où les ombres dialoguent avec les reflets des bassins, 
cette vallée
où les rivières ne se souviennent plus de leur source.




53

Sur ce ventre de marbre
où la lumière seule palpite, 
conduire l’œil 
à la jouissance secrète, 
arpenter les marges, 
ausculter les bords, 
approcher l’indicible, 
restaurer la vie 
là où elle a été le plus 
mise à mal.




54

L’heure du corps viendra,
grande ombre anonyme
qui se vautre en sa détresse,
corps amertume qui tombe 
dans la tranchée des solitudes.

À bras-le-corps
entre fièvre et imposture,
à bras-le-corps
pour se dresser encore 
sur nos fémurs.
55


La terre grandit, l'ombre recule,
nos pas se font plus lents,
un chant d'oiseau devient une source.




56

J’ai souhaité mille fois cet acte,
renié mille fois cette ombre, 
ce chant qui monte des tombeaux.
Les figures qui répondent
à l’appel sombre du sang,
ne sont plus mes masques tragiques.

J’ai tant appris de la solitude,
des gouffres et des multitudes, 
j’ai tant appris de ces arbres qui parlent 
la langue universelle du monde.






57

C’est un ventre soudé 
à la nuit des vertèbres
qui réclame aujourd’hui 
sa part d’os et de viande.

C’est un ventre maltraité
où git le verbe assassiné,
une arène où des sages couronnés
distribuent leurs sentences 
sur des têtes déjà condamnées.

C’est un ventre né
de l’aveuglement des simples, 
un ventre trop convoité, 
et dans son ombre s’est noyé le soleil.










58


Nous avons saigné en vos ombres, 
si épaisses qu’elles ne laissaient filtrer
la moindre clarté, le moindre souvenir, 
d’une passagère et miraculeuse beauté.

Nous avons vu vos danses, vos parodies, 
tous vos cirques où vous jouez à être 
quand d’autres cherchent à exister.

Nous avons déserté cette scène sordide
où tout se tord, se vrille, s’évanouit
en des spasmes qui se croient universels.

Vous avez fabriqué des rois,
toujours plus forts et plus grands que les précédents 
clamés en de fougueux sermons que l’égalité 
était votre souci premier.
Mais quel bourreau peut éternellement
soustraire à la vue de la foule
l’instrument de tous les supplices ?





59

Quand tous, debout, au seuil de l’invisible,
les yeux tournés vers des mondes autrement peuplés,
avec cette seule certitude qu’une vie ici 
n’est que l’écho d’une vie lointaine,
quand tous, debout, nous parlerons 
à nos doubles, à nos multiples,
alors nous comprendrons que les poètes
n’avaient d’autre volonté que de nous montrer
une déchirure dans le drap du ciel.



60

La nuit est une compagne si douce
pour toutes ces ombres qui côtoient les rives de nos paupières.










61


Je vous apprendrai à sourire,
je vous apprendrai à rire,
disait-elle, en ces temps absurdes
où les bombes noyaient le soleil.



62

N’espérons plus en cette scène des grimaces
où se sont perdus ceux qui nous précédèrent,
le vent ne peut nous apprendre la mer,
et la vague s’enroule sur le temps irréductible.

N’espérons plus en ces fleuves
qui cherchent leurs guides
sur leurs bords puissants et peuplés,
n’espérons plus de ce feu
qui aime ce qui l’attise,
n’espérons plus de ces yeux mécaniques
qui font de l’horizon ce piège si grossier 
où le corps et ce qui le hante
appartiennent au même versant
d’un désespoir sans figure.

N’espérons plus en ces signes,
nés d’une langue issue d’autres signes,
qui comblent les fosses de l’avenir.

N’espérons plus en ces légèretés
qui font de la vie ce mensonge incontournable,
cette parure qui dissimule si habilement
les hardes de la douleur.

N’espérons plus
mais croyons fermement 
en ce qui nous anime, 
nous pousse à ne pas nous trahir,
entre chair et conscience,
entre soleil et abîme.

N’espérons plus
mais croyons en cette terre
qui nous offre l’espace de son ventre
là où crânes-pierres, comètes blanches,
fuyant les excavatrices 
nous laissent leurs rêves, 
les plus redoutables de leurs caprices,
à nos semblables qui porteront
les flambeaux de nos morts 
sur d’autres rives moins illustres,
mais fières de leurs horizons glacés.

63

La mort d’un arbre n’alerte pas la forêt,
mais le chant d’un oiseau peut en conter le drame.




64

L’ombre lentement recouvre le coteau,
un oiseau dans la fraîcheur d’un jardin
lance une modulation heureuse,
nos pieds foulent l’herbe humide,
nos mains plongent en des aurores défendues
et nos baisers font s’écrouler les murs.




65


La nuit nous renvoie à nos défaites,
à nos cavalcades de sang sous les hirsutes comètes,
à cette fuite rapide des cailloux sous nos pieds,
à cette danse des visages lisses et glacés.

La nuit nous renvoie à d’autres nuits plus grandes,
que pouvons-nous laisser ici 
sinon des lambeaux d’un langage 
et des fragments d’abîmes.

La nuit est en lutte avec notre avenir,
nous passerons au matin
comme les vols d’oiseaux migrateurs
en formation impeccable glissent dans le ciel.





66


Des arbres se couchaient
sans une plainte pour saluer le grand hiver,
des souvenirs de fenêtres trouaient les murs.








67


Nous avons connu l’absence et la peur,
aujourd’hui nous sommes fiers d’appartenir à ce versant
où le granit accroche la lumière et tient tête à l’ombre.



68


Nous sommes si nombreux
à vouloir explorer la terre des morts,
nos crânes-tambours
battent le rappel des mémoires égarées.




69


L’ombre nous prépare au voyage,
sous les courbes nous cherchons les éloges,
l’outil de la parole ne suffit plus 
pour nous livrer à cette éternité. 




70


Voilà où nous en sommes ivres et impuissants 
sous le même ciel impassible,
avec nos mémoires flottantes
comme bannières flagellées par les vents.

Voilà où nous en sommes, 
ombres qui dansent un instant
sous le puissant soleil, 
ventres qui se croient aguerris,
fronts qui se rêvent murailles,
devant l’effroyable avancée du temps.

Voilà où nous en sommes, 
seules les cendres écriront notre histoire.







71


Il faut savoir désespérer de tout 
pour se réconcilier avec tout 
par la seule force de l’écriture.




72

Mais de quelles ombres parlons-nous 
de quelles furtives ivresses
nos corps aujourd’hui sont-ils privés ?

Qui nous malmène ainsi ?
Est-ce la seule destinée
qui entrechoque des armées de crânes,
fait couler sang et encre
sur des terres infécondes ?

Qui nous malmène ainsi  
nous tient la tête sous l’onde glacée ?


73

Je vous connaissais savantes
mues par des passions soudaines, 
je vous avais vues vivantes
habitées de cette saine insouciance.

Hélas ! mes mains n’ont su vous retenir, 
tous mes sens n’ont su goûter 
à vos sauvages appétits,
invisibles en cette cité
incapable de se souvenir  
du nom de ses rues, 
ni de l’histoire de ses collines,
cette cité rayonnante là-bas 
sur une autre terre 
où fleurissent les idylles
dans les ombres odorantes des vergers.












74


Que nous dit la mer
sur notre horizon, 
sur notre désir d’abîme,
que nous dit la mer quand le ciel s’avance ?  

Voyeurs muets devant cette grande scène mouvante,
enfouissements nocturnes, pâleurs d’écume,
les miroirs eux-mêmes s’étonnent
de la persistance de leurs doubles.

Que nous dit la mer, 
attaques féroces, fracas, os flagellés, 
os naufrageurs,
vagues rageuses sur le bord.

Ombres blondes et brunes,
rivages de pierre
l’horizon vibre d’une absence.

Dans l’urgence des îles
la marge étroite qui nous lie,
aujourd’hui 
nous fait signe.

Que nous dit la mer
du langage dérobé,
de cette terre lavée,
de l’effacement de nos passages ?


Nous puisons dans l’inépuisable,
tout nous ramène inéluctablement
à cette Mer morte
couchée à l’intérieur de nos terres,
grand piège de sel,
là où le premier rituel
mit au monde le premier poème.



75

De quel effondrement écrivons-nous ? 
De quel horizon à la sourde vibration
écho d’un monstre double 
à l’éclatante diction.

De quel effondrement, de quelle faille, 
de quelle flétrissure
parvenons-nous à nourrir nos ventres
afin qu’ils rendent en quelques vomissures
ces brouillons d’éternité, ces ratures ?


Nos chairs toutes sorties du même enfer, 
du même chaos de ferrailles
en ces décharges de têtes nues
de cœurs rudimentaires,
avons-nous trop parcouru cette ville
où des ombres aux balcons 
saluent à gestes lents
la grande foule des tortionnaires ?




76

Nous entendons ces cris,
nous voyons ces égarements, ces folies,
nous ne sommes plus au seuil
s’effondrent nos serments,
cèdent les frontières de notre raison.

Qui peut deviner sous la ligne d’horizon, 
ce cortège muet qui vient saluer les ombres ?






77

Revenir d’un crépuscule et s’enfermer en l’Aurore,
le front posé sur la pierre réinvente le verbe, réinvente le dehors,
quand l’infini lance ses hordes dans la dansante lumière.

Notre voix ne s’encombre plus de fausses pudeurs,
de morales instables, de figures brutales,
un secret nous anime, il a forgé nos silences
nous lui prêtons aujourd’hui les traits de notre fatigue.
















78

J’ai entrevu la beauté, 
elle était noire,
son buste dénudé baptisait les lointains,
ses sourcils avaient la couleur 
des sables qui recouvrent 
les vanités des hommes.

Ronde des feintes et des mensonges,
ce monde ne nous pleurera pas, 
apprendre à lier les gerbes
de nos promesses qui dorment, 
célébrer des alliances secrètes, 
ne rien lâcher devant la meute. 

là où titubent nos consciences,
là où trébuchent nos ombres,
en appeler à ces aurores
qui laveront tous nos morts.






79

Le poème est une lampe
il nous faut la saisir,
la poser loin devant nos têtes
afin qu’elle écarte les ombres,
éclaire nos cheminements futurs.






80

Laisse la vision à tes yeux,
l’avenir à tes rêves,
ne marchande jamais avec les saisons heureuses,
marche comme si tout cela ne devait jamais finir.