dimanche 2 avril 2017

Iconos - 2005








I C O N O S



2005



 



Par Iconos

Nous avons édifié des temples pour nos morts magnifiés,
multiplié à l’infini nos prothèses optiques
et chassé l’âme de son antre magique,
remplacé l’écrit par l’écran,
l’intelligence par l’accumulation,
le verbe par le nombre,
modelé un monde de simulacres,
consacré nos hosties-images
dans le ciboire de la nouvelle réalité,
retourné la terre des images
pour y faire croître nos vergers à icônes,
aussi éphémères qu’illusoires,
construit des machines qui convertissent, jour et nuit,
en représentations,
nos larmes et nos rires,
nouvelles idoles choisissant leurs victimes
dans la foule croissante des disciples connectés,
télé-réalisé nos extases,
éprouvé sans honte la nudité de notre corps
et donné cette nudité en pâture à tout un peuple de voyeurs,
pornographié  la carte de notre corps sexué,
enchaîné l’être à sa cabine à visions
puis à sa seconde peau à pulsions,
effacé l’intime et glorifié le  transparent,
retiré le sacré au présent,
intronisé le sacre du présent.
De la cellule à la galaxie
notre regard a depuis longtemps dépassé
 les limites de notre œil,
et cet œil unique est devenu notre bouche,
une bouche sans conscience, monstrueuse,
en attente compulsive de sa ration d’images.
Iconophages !
Prenez et consommez-en tous !
car ceci est la dernière incarnation du corps
soumis à ce nouveau Dieu créé par l’homme à l’image de son image.








Image vision




Par la voix, la parole et la main,
peu d’arbres encore debout
leurs écorces brûlées,
tant de lèvres serrées,
de paupières baissées,
voici la pierre du sacre
et le sang qui la trouble !

Par la voix, la parole et la main,
vous avez voulu prendre
et vous n’avez saisi
que l’infime de vos songes.
C'est en ce corps strié par les rides,
les courbes et les croix,
par autant de spirales terribles,
c’est en ce corps devenu icône
que nous passons, aujourd’hui,
en contrebande, nos signes.
Ainsi votre faim connaîtra notre soif,
et votre soif éprouvera
la souffrance de notre faim.

Par la voix, la parole et la main,
nous serons les messagers
de l’absurde sacrifice,
les ultimes témoins
d’un vain déchirement,
les mille liens qui tentent d’unir
mille états de cendres et mille états de démence.


Par la voix, la parole et la main,
nous serons de fièvres et de pierres,
esprits indomptés
dans notre tombe translucide.
Quand nous aurons mis le mort
sur le chemin de l’exode,
confié l’esprit égaré du monde
aux nuages de soufre
qui volent vers la mer,
l’éveil sera proche.
La lumière glissera lentement
sur le flanc du temple,
le grand serpent
relèvera fièrement ses plumes,
nous serons alors
à la veille d’un grand combat.



 



Image câble



C’est l’image souveraine
froide comme le métal,
qui perce la paroi et pullule.
C’est l’image acide
langue du corps nu,
corps, formidable usine,
couplé,
accouplé,
à la bouche grise.
C’est l’image trachée, bouche vibrante,
hommage à l’image barbare, énuclée.
C’est l’image d’un feu spontané,
spontanément criminel.
C’est l’image du feu infécond,
fécondé dans la noirceur des conduites.
C’est l’image d’une confession hallucinée,
image d’un officiant rusé,
supplique inaudible,
image des rires et des larmes mêlés.
C’est l’image chair,
renversée sous les assauts du verbe.
C’est l’image propre, transparente et glacée.
C’est l’image peuple,
bouquet d’ondes offertes
à l’ignorant rassasié.




 


Image commerce



Faire commerce de ce corps,
faire usage de ce corps,
user de ce corps,
vendre l’image de ce corps image
au plus mal voyant,
rendre le corps présent à l’image,
faire de ce présent
un corps rescapé du présent,
un corps tout empli d’autres corps
traversés par la même image,
donner un corps à cette image,
ne donner d’autre image
d’autre raison à ce corps-ci,
passer par le fil de ce corps
et par le fil de cette raison,
tout près du corps,
scier la corde qui le retient,
rompre tous ses liens,
fatiguer ce corps noué,
corps à la chaîne,
corps sonné,
boire et manger ses poisons !
Passé ce corps,
passé l’horizon,
se tromper de corps et d’image,
puis éprouver cette présence du corps
comme si deux cordes tendues
suffisaient à affirmer
l’existence d’un pont !
Se tromper sur tout et sur tous,
se tromper de sens,
de route, d’harmonie,
confondre la source et le torrent,
être assez digne
pour jouir du privilège
de pouvoir se tromper
et d’image et de corps !
Puis, poursuivre notre pauvre petit commerce,
se travestir pour préparer la chute,
se confondre avec l’ombre
de notre corps subi.
Se dénuder devant l’image,
rejoindre dans l’image
le souvenir de tous ces autres corps
troubles et troublés,
mettre en lumière la vérité de ce corps,
faire corps avec toute image de ce corps,
se tromper encore,
perdre le fil de cette gesticulation facile,
perdre l’usage de sa langue,
perdre sa propre langue,
rejoindre cette vision portée par la langue,
prendre l’image pour l’œil
et l’œil pour la langue,
perdre la langue de l’œil,
image lovée sous chaque œil,
image logée à l’enseigne de l’œil,
une image par œil et par seconde,
pour chaque image morte
un œil né,
un œil nécrosé,
prendre ce corps
l’image de ce corps
l’épuiser,
le renverser,
le nier,
se retrouver seul
en cette si vaste solitude
où l’ombre de ce corps
pleure sur son unité perdue.






Image d’Eros


Image,
Image faite,
faite
à ton image,
faite pour ton image,
image faite pour fêter l’image,
et au faîte de cette image
comme posé sur un socle,

le corps

en vérité un temple.
Il est une image autre
faite entre toutes les images,
image faite pour un autre dessein,
pour un temps autre,
une image faite pour assouvir
des faims cachées,
pour asservir des corps déjà comblés.

C’est l’image arrivée à son sommet,
image d’une jouissance,
image mouvante
logée dans la racine du corps,
image faite pour plaire,
pour plaire à tous,
pour contenter
muscles,
nerfs,
os et chairs.
Image dressée
en cette forge immense,
en cette usine du désir,
où les flammes assiègent
le dernier filament
de la lampe trop sage,
et file l’amant
protégé par cette nuit
qui dérobe au fébrile voyeur
ces ajustements discrets sous les robes,
et file l’amant
en cette nuit imagée
où se lient et se délient,
se croisent et se décroisent,
mains gantées
et jambes gainées,
jambes gainées
et mains gantées...







Image Golem



Image fondue,
enchaînée,
forgée,
puis triturée en sa masse,
de la violence liquide
au bloc lourd de l’intolérable,
de l’œuvre au noir
à l’œuvre au rouge,
nouvelle forme,
nouvelle arme
prête à éradiquer la beauté.
Image fondue
puis coulée
dans la gueuse du temps,
temps d’acier bleui,
temps de fusions,
temps de visions
données en pâture
à des légions d’êtres
sans conscience,
créations de ferraille
à l’esprit d’argile.







Image médicale


L’image
radical,
radicale
ment
de la pointe
à la racine
et fixe
son reflet
sur la surface argentée.
L’image
médicale,
lentement
à fond de cale,
ment
à fond d’usines
soudain trop calmes,
l’image mentale,
radicale,
synthétiquement
différente,
se plie en râlant
comme une chemise
blanche
blanche comme un cierge
du dimanche.
L’image
ment,
mentalement
malade,
image imprécise,
détournée,
détourée,
pillée,
puis dégradée
du gris vers le noir,
de la noire cruauté
à la rouge volupté.
Volonté de se dresser,
de s’adresser seul,
au seuil de cette image,
être seul face à l’image,
cette première image
qui orchestra la première vision,
qui ensevelit le premier corps.

A distance radicale,
radicalement
différente
entre le cri du bourreau
et la plainte du berceau.
L’image malade
de son escale,
de son escalade,
image d’un cerveau trituré,
aseptisé,
si conforme à l’idée
de la grande conformité,
image malade
maladive,
mélange idéal d’images
qui réinventerait l’humanité,
qui rendrait la voix
à sa production sonore
et non rentable,
image plurielle
qui circulerait librement
entre virgules et voyelles.
Image de propagande,
image grosse,
engrossée
par mille slogans,
par mille autres images
dans une vitrine d’images
derrière laquelle veillent
des gardiens d’images.

L’image radicale,
à fond de cale,
ment,
et affronte à fond d’œil perdu,
perçue comme inaccessible
l’image d’un œil
qui ne cille,
image du fond percé
de cet autre œil perdu,
dans un monde
d’écrans plats,
comme le premier des mondes.








Image chair



Chair déifiée ou matière,
ceci n’est pas une peinture
mais une crucifixion !
Ceci n’est pas une écriture
mais une image mitraillée !
Une image d’où toute magie
s’est retirée d’un coup.
Chair déifiée,
chair prompte à creuser
le vide qui l’entoure,
chair d’une seule réincarnation,
chair à la fois tombeau et ornement.
Que devient notre ivresse
abandonnée sur l’autel de l’écran
où la soumission au visuel
devient notre seul rituel ?
Que devient notre science
si nous ne savons plus lire en notre esprit ?
Que signifie le seul mot
pris dans le déferlement des écrits
et la prolixité de toute parole ?
Que devient tout cela
en ce lieu dont nous sommes
à la fois les architectes
et les prisonniers exemplaires ?



 



Image supplique


Fais écran de ton corps,
fais écran de tes yeux,
fais écran de tes mains,
fais écran de cette science,
fais écran de ton œil
qui poursuit l’ombre
dans la tombe de ta mémoire,
fais écran de ce poème
lancé comme une pierre
sur la crête d’une vague,
fais écran de cette misère
se nourrissant de l’abîme de ton corps,
fais écran de ton refus,
fais écran de cette nuit singulière,
fais écran de ta jouissance facile,
fais écran de toute parole,
fais écran du poison de ta langue,
devant d’autres langues empoisonnées,
fais écran de ce jour
si prompt à basculer dans la nuit,
fais écran de ce vent
à chaque fois qu’il tourne,
fais écran de ce feu
qui se ravive ou meurt
obéissant à ton seul souffle,
fais écran de ces paupières
qui portent ta fatigue,  fais écran de cette main qui crayonne
un souvenir de fusain
sur ta peau de papier,
fais écran de ton crâne
plein de ces résonances familières,
fais écran de tes os,
fais écran du temps,
fais écran des multiples objets
qui composent ton décor,
fais écran de ta pensée
blessée par l’impudeur des larmes,
mais ne fais plus jamais écran au monde
pour nous dérober ton être !



Image objet


Il n’y eut jamais de pierre aussi lisse,
d’enveloppe aussi creuse,
de métal aussi dense.
Le monde tenait dans la coupe
de deux mains rassemblées.
Pas un geste ne l’avait suscité,
seul l’avait inventé ce désir fou
de se mesurer à un dieu absent.
Le mouvement répondait à l’immobile,
l’esprit s’effaçait devant le versatile,
l’image était devenue cet outil
qui fauche sans fatigue
la plante fertile sur la terre de nos sens.






Image mentale




Elle est là,
bien là,
l’image instrumentale,
instrumentalisée,
avec tout notre sang,
notre sang,
notre thé mental,
broyage nécessaire
de l’instrument à la sainte image
que l’on voit en lents convois,
se déployer,
être dévoyé,
au sein trans-liquidé,
trans-mué,
tous nés
pour les saints sacrements
les fonds,
les fondements,
l’effondrement d’une civilisation
incapable de reconnaître
ses failles et ses faillites.

Plaies jamais cicatrisées,
ingrédients jetés à la machine à broyer,
nous en appelons à vous
tourneurs aux doigts coupés !
A vous, derviches toupilleurs !
A vous, orpailleurs
encerclés en vos propres images
et criant à tue-tête !
tout votre sang fuyant d’un coup,
têtes toutes en moelle,
sucées,
aspirées,
attirées par la pesanteur,
là-bas sous la lumière, cette vomissure,
éclatante blancheur sur bitume glacé.

Dérive mentale,
rixe et rêve,
dérive d’un cerveau noué,
noyé,
miné par des images minérales,
soudé dans l’âtre d’une nuit
où se fondent ensemble
colonies d’êtres et métaux.

En ces hauts lieux,
hauts-fourneaux invisibles,
où la langue a préparé le terrain,
conjuré le mal,
ce haut mal invitant au festin
celui désigné pour trahir.

En ces hauts lieux,
la flamme de la beauté,
oriflamme,
l’horrible dans la flamme,
image léchée,
décrochée de l’âme,
image mentale vouée à la démesure,
toute de fer et d’eau,
toute d’os et de feu,
image en gerbes liées,
boisseaux d’images
livrés,
empilés,
violences sous les chairs dégrafées,
veine noire battante
sur un poitrail d’encre,
bandeaux d’os sonores,
sans eaux et sans crues !
Mille os nus brûlent et dansent
sur mille chariots d’écume !
Mille os de mille otages en joue !
Mille paires d’yeux à portée de tir !
Mille brûlots dans toutes les veines
où circulent les fleuves rouges !
Mille épis,
Mille épidermes !
Mille épines poisseuses
en des flans poreux !
Quel discours assez vaste,
assez chaste,
pourrait nous sauver d’une telle furie ?
Combien de faux trop aiguisées,
briseraient leur fil
sur ces ponts de marbre
qui enjambent la  mémoire fangeuse
où se dissimule la chimère enlisée ?
Fleuves traversés d’urnes flottantes,
rouges reliquaires,
inventaires des cris,
des crispations,
ossuaires,
mémoires en pluies de cendres
mêlées au sang des centaures,
bestiaires rugissants,
bêtes suant le soufre
l’écume, et le sel.

Il est venu l’âge d’enfouir le verbe
et l’adjectif puissant,
dans la grotesque lucarne
qui nous tient lieu aujourd’hui
de fenêtre ouverte sur la débauche du monde,
enfer de mondes figés,
nombril de verre.
En ces nouvelles arènes
acclamons de nouvelles images
à chaque cérémonie,
essorons notre linge,
à chaque emballement de la machine
décervelons en public
les proies désignées
pour l’offrande rituelle des larmes.
Nous,
enfermés en des chambres
aussi noires que ces nuits
qui les ont mises au monde.
Nous,
devant de si pauvres ébauches,
courbes et lignes brisées
implantées en nos ventres.
Nous,
en ces images traversées
par d’invisibles courants
où l’air amassé,
tellement brassé,
pillé par ce génie universel,
étend la puissance de son réseau empoisonné,
sur notre pauvre morceau de terre.
Ventres à terre ! Ventres sous terre !
Ventres dévorés par des milliers d’épicentres
d’une colère sanglante
née de ce  mouvement continu
entre le rivage et la mer.

Acte sauvage,
acte premier relié à la terre,
à l’origine de la verticalité,
qui d’une seule et même image
fait surgir du néant le sage fou
ou le prophète halluciné ! 






Image jeu



C’est par ce dé,
ce déluge
d’images
c’est par ce dé
roulant dans l’espace
dédié,
c’est par ce dé
ce délabrement
invisible,
cette défaillance
continuelle,
ce désir
débutant,
ce débordement
des écrans,
c’est
par ce dé
heurtant les parois circulaires
et tourbillonnant
pour à la fin
désigner
un seul signe,
c’est par ce dé
traqué
dans tous ses refuges,
dans tous les lieux
dévolus au jeu,
c’est par ce dé,
cette danse
des nuées,
dénuée de magie,
c’est par ce geste
sans dévotion,
ce détournement
de la raison,
c’est par ce dé
qui se dérobe
et se démantèle,
c’est par ce dé,
ultime délivrance,
l’ultime déconfiture
de l’image
que nous avons du hasard.





 


Image masque


Masque  arraché
au visage de l’indien mort,
masque
cloué à l’étalage,
masque froid des musées,
masque criard et bien vivant
dans la poussière soulevée,
masque habité par l’esprit défunt,
masque peint sans raccords ni repentirs,
masque dans la main fiévreuse du pilleur,
masque lourd sur le front de la victime,
masque imbibé de sang,
masque des initiés,
masque des envoûtés,
masque de terre et d’eau,
masque des fleuves et des cimes,
masque ciselé dans l’or et le cuivre,
masque des chambres sans lumière,
masque du passeur sans rames ni âmes,
masque taillé dans l’écorce rouge du monde,
masque ailé, masque de la guérison,
masque offrande au seul vol sacré,
masque immaculé, masque de miraculé errant,
masque objet, masque de scène,
masque de parade,
masque d’un rêve décapité,
masque du commerce primitif
masque au mystère assassiné,
masque d’une pensée en croisade,
masque à jamais dévissé du corps,
masque déplumé, dépouillé,
masque usiné par cette épouvantable machine
recrachant dans l’éclat sacrificiel des torchères,
des séries de ce masque de carnaval
orné de la plus stupide des grimaces.





Image vitale




Toute image vit,
vitale,
vit intensément
de sa chair d’image.

Toute image révolue,
révoltée,
s’en prend au vide
qui la mord.
Toute image pétrie,
pétrifiée,
laisse en blanc
cet espace solide,
solidifié,
autour de son point de gravité.

Toute image sentie,
pressentie,
comme point de départ,
prépare déjà une suite à l’image.

Toute image consentie,
consentante
ne fait qu’interpréter le verbe
pour le réduire,
l’embrigader,
le rendre sourd à la critique.

Toute image rituelle,
ritualisée,
parvient à creuser un tunnel
pour relier le visible
au non encore visible.
Toute image qui creuse
comble dans le même temps
son trou de mémoire.

Toute image article,
articulée,
autour d’un gouffre
ne peut que se retrouver
en tort,
entortillée autour de l’objet.

Toute image s’enfonçant
dans le clair orifice de la lumière
soulève le ciment.

Toute image mise à la raison,
mise en résonance avec le désir
se révèle peau emblématique
d’un désir sans peau,
sans possibilité de jouir.

Toute image rappel,
rappelée
au monde de ses origines
s’enfonce dans la mer.

Toute image venue, revenue
de ces mondes tangibles
montre des signes d’appartenance
avec le soleil.

Toute image singulière
habite le pluriel.
Toute image accès, accessible,
redonne à la lumière
le sens qu’elle mérite.  




 
Image tête




Images dantesques,
implantées
en nos têtes,
images qui tournent
en boucle
parfaite
en l’étau de nos têtes.
Autant d’images et de corps,
de mémoires bégayantes,
nuées froides
sous des chevelures d’encre.
Faut-il que les coups
deviennent si violents,
si injustes,
qu’ils arrachent ces mains
au corps qui en célébra le don ?
Faut-il que la faute
se nourrisse toujours
de si peu de signes,
d’un flot de paroles
jaillissant du seul livre ?
Faut-il que ce temps
découpé en lanières
devienne si puissant
qu’il nous entraîne
en sa course sans arrivée ?
Faut-il que toute nuque
ploie ainsi
sous la charge violente
et survive,
idole morte,
éclat sculpté,
pour l’ombre anonyme des portes ?

Faut-il que nous ayons soif
de cette soif,
que notre langue
une fois de plus
s’élance vers ce fruit
si férocement défendu ?
Faut-il que notre folie
ne trouve jamais de patrie
et que notre tête pleine d’alertes
crève la toile du ciel
en un seul trait de feu
issu d’un esprit
travaillant infatigablement à sa perte ?






 

 
Image fenêtre






Il y eut l’œil du dehors
et l’œil du dedans,
il y eut un temps où l’œil du dehors
ne ressemblait en rien à l’œil du dedans,
et cet œil du dehors
était comme un œil de dedans inversé.
Il y eut un temps
pour l’œil du dehors
et un temps autre
pour l’œil du dedans,
tous deux traversés par la même évidence,
la même claire-voyance,
alliance miraculeuse de la terre et du ciel.
Il y eut cet œil du dedans,
cet œil abîmé,
et dans l’abîme de cet œil
ce déferlement de visions.
Il y eut cet œil du dehors
et cet œil du dedans,
dont le commencement et la fin
furent conçus dans le cercle sacré
où se réconcilient les jours et les ombres.
Il y eut cet œil du dehors,
cet œil inimaginable
qui donna au vide son nom de néant,
il y eut cet œil du dedans
qui précipita la chute
et mêla le dedans et le dehors,  en une même expérience de fusion.
Il y eut cet œil du dedans
et son vitrail d’écritures morcelées,
Il y eut cet œil nu,
habité par la seule sentence
révélant la voix et la forme
comme deux manifestations
de l’unique présence,
cette pulsation invisible, indéchiffrable,
qui creusa notre humanité comme un acide.
Il y eut cet œil du dedans
réconcilié avec l’œil du dehors
cet œil artisan dressant le mur
destiné à recevoir la percée lumineuse,
image de la seule issue possible
où l’œil réconcilié révèle l’ombre muette
de notre ancienne cécité.



 


Image Vidéo




O
ce vide,
ce haut
à la portée de tous,
ce bas épinglé,
indice du haut hissé
à son plus haut
sommet,
O
usé,
tissé et plissé,
O
lisse,
ce
O
tout essoufflé,
bouche ouverte,
cercle glorifié,
ce O
souffle enregistré,
ce O
né avec l’eau,
Ce O
descendant
dans la bouche du volcan,
ce O
surgit
et nous parle d’une source,
d’une terre labourée
avec l’os primitif.
Ce O
englué dans sa séquence
de O ténu,
tenu à distance.

Ce O où,
ni haut ni bas
ne peuvent se réconcilier
en d’autres signes ignés,
tous légers,
légèrement insignifiants,
et c’est nous,
confiants en ce vide,
ventre tourné vers le bas,
tête dressée vers le haut,
corps hanté par toute ascension,
corps torturé par ce défi à l’image,
ce déni de l’image
laissée pour morte.
Vide et
O
vidé en ce bas et en ce haut,
sans que nul perce
le mystère
de cette épure liée.

Pour descendre
aussi bas
prendre
le premier chemin qui s’offre,
puis irruption !
O
éruption !
dans cette chambre
où une bouche éblouie
découvre,
gravé dans la roche tendre,
l’alphabet violent
du feu.

O
se rabattre et vite !
tout en haut,
sur la première image offerte,
en revêtir notre peau flottante,
puis retourner au vide de ce O

O
saisir !

O
gésir !
puis glissement ...
ne plus trahir,
ne plus perdre
l’influx du seul mouvement,
dresser l’oreille puis la plume.

O
promettre !
à tant de figures
un pôle vivant de flétrissures,
un siècle d’ombres voraces,
promettre,
sombre serment !
au plus sombre des voyeurs
enchaîné à la pierre
une destinée d’ombre tenace.

O
l’œil découvre ici
tant de failles et de pleurs !
chaque jour
entaillé par le même abîme !
chaque jour dévoile le même espace tissé
avec les gouttes du sang du temps renversé.



O
revenir sur l’enclume !
joyeuse limaille
et jouir de cette liberté
de fuir la seconde,
d’enfouir la suivante,
d’effacer la précédente.

O
revenir !
tout vidé de son sang,
vidé de tout,
nouveau Prométhée libéré,
marcher
vers de rouges constellations révélées.

O
se confier
à travers chants et voix
à l’aube d’un Eden sans interdits !

O
se voir,
se sentir
délivré
de toute exigence !
Se découvrir machine
à produire du fragment,
pour nourrir à l’horizon
la ligne incorruptible du néant.

Vingt-cinq fois par seconde,
balayer le champ de l’intime vision,
frémir au moindre vent,
puis
redécouvrir


O
redécouvrir !
Ce goût de mordre à pleines dents
dans ce corps froment.

Et brûler,
O
brûler !
Debout sur les immondices,
nouveau disciple qui ne questionne le ciel
ni ne redoute de châtiment !

Se réfugier dans les vieilles ombres
d’une humanité feinte et défunte,
se plaire en ce bas,
se moquer de ce haut,
retrouver les entrées
des enfers mythiques,
conduire nos âmes
loin des abattoirs du culte,
croire en nos seuls pieds pour avancer,
croire en nos seules mains pour traduire.


Image portrait 




 Ils ont blanchi nos os et nos consciences,
ils ont blanchi la conscience de nos os,
ramené sur la charpente vieillie de nos os
la peau de notre corps trahi.

Et s’embrume le néant,
et s’empourpre le monde,
la flore rouge de nos mots
a effacé toutes les frontières,
ceux qui nous ont cru brisés
dorment d’un sommeil sans nuit.

Nous avons contemplé l’image,
trame légère
de cette belle tête immobile,
au front large, au regard envoûté.

Nous voici aujourd’hui à la porte du mort
incapable de franchir le seuil.
Et s’embrume le néant,
et s’empourpre le monde,
nous, découvreurs de terres incendiées,
plongeons en nos aurores dépouillées
en traçant d’un doigt fiévreux
le cercle qui clôt toute destinée.





 

Image corps


Corps peint,
corps support,
ce corps subodore
qu’il a ici enfreint les codes,
franchi les limites du corps
devant sa mort.  
Sur un fil,
ce corps s’agite,
ce corps danse,
ce corps dense
et souple
est le corps de la mater,
de la matérialisation.
Ce corps artère,
ce corps pris
et dans la transe
et dans la terre.
Ce corps a écrit
son combat dans la pierre,
et la pierre a capturé le bras
puis l’être tout entier
qui osa défier
au pied de la lettre
ce corps à l’œil unique,
corps palpable de la terre.
Corps de la mater,
de la maternité retrouvée,
corps image
idéale,
idéalement
recomposée,
posée
comme un corps
phénoménal,
phénoménalement exposé,
montré comme corps de foire,
comme corps
offert
à l’orgie médiatique.

Corps en scène,
corps viatique,
image droite,
offerte pour la nouvelle arène,
le nouveau cirque.

Voici le corps image
et sa mort sérielle,
voici le corps abstrait
et son ordre numérique.

Voici le corps
sans conscience,
corps
mis en pièces,
en pixels,
fragments de logiciel,
corps colonisé
par le zéro et l’un.
Corps décors,

les corps chus,
les corps chuchotent,
en leur nouveau Monde
qu’ils se sont ainsi, à jamais,
délivrés de l’épreuve du corps !







Image livrée


Image livrée, délivrée
là au seuil,
gardienne enivrée
du corps
et de ses dérives,
là où
bouillonnent
fatras de signes,
emmêlements de lignes.
Image brouillée
brouillonne,
qui bouillonne,
hors la rive,
là où, la ligne brisée
semble tout à coup
la ligne la plus droite.
Image d’un corps
qui sait
devant le corps qui saigne,
image d’un corps qui se penche
et s’écroule,
image victime du renoncement,
image sculptée dans la houille,
missile pointé vers le ciel.
Dans le ciel
dévasté des hommes
les avez-vous vu danser ces feux ?
Les avez-vous vu ces feux ?
Même si vos yeux n’ont pas été aveuglés,
même si vos tympans n’ont pas cédé,
même si votre raison ne s’est pas effondrée,
pourrez-vous oublier
tous ces hurlements dans les mugissements
ces hurlements dans les mugissements,
ces mugissements dans les hurlements,
ces hurlements dans les mugissements !
Et le sang de la terre
et sur la terre tout ce sang
l’oublierez-vous ?
Ces fleuves rouges d’un coup !
Vous les pensez images,
vous les voyez images
qui bougent,
là devant vous !
Si réelles !
et vous voici
vous,
tendu en dedans
comme corde de pendu !
Et vous voici,
vous,
vaincu fébrile,
cherchant au bout de vos doigts
l’accord tragique,
la symphonie idéale,
pour pénétrer en votre ventre,
et vous y enfouir,
vous y enfouir,
vous y enfouir,
esclave d’une seule image
vous voici nu,
tombant en un ralenti bien étrange
derrière les lignes ennemies,
où des langues comme des ronces
sorties toutes droites des murs,
montent
et lèchent l’icône triste
d’une enfance
trop tôt livrée au pillage. 




Image main


Nous sommes ce peuple des mains,
des mains tendues vers la voûte,
constellations ocre et rouges
sur des parois de granit.
Nous sommes ce peuple des mains,
mains aux doigts tordus, mutilés,
pinceaux du ciel,
liens gonflés par l’ancienne sève.
Nous sommes ce peuple des mains,
mains qui portent à la bouche
ce qu’elles ont tué,
mains qui caressent
le flanc des idoles
qu’elles ont façonnées.
Nous sommes ce peuple des mains,
mains qui défrichent,
plantent
et labourent,
et nos yeux crédules nourrissent des visions
où nos mains vivantes
récoltent les fruits de joyeuses sépultures.
Nous sommes ce peuple des mains,
et nos jambes que nous croyons solides
obéissent à nos pieds solides,
et nos têtes que nous jugeons si solides
se brisent contre le néant solide !
Nous viendrons là où nos mains
ne pourront plus nous suivre,
là où nos mains ne feront plus obstacle
à la lumière,
là où elles glisseront,
épuisées,
sans un bruit,
dans une fissure du ciel.

Nous viendrons nous perdre
en ces nuées d’êtres fragiles
obéissant à la seule pensée immobile.
Nous serons à la fin,
ces mains transparentes,
Pénélopes des miroirs
qui tissent chaque nuit
les images d’une humanité éclairée
et défont tout le jour les mailles trop serrées
d’une conscience apeurée.
Puis, nous reviendrons,
incarnations de chair,
recueillant l’eau, domptant le feu,
mains aguerries qui d’un jet de pierre
font reculer la nuit.





 



Image source
 


Le ver est dans le fruit
et la semence dans la terre. 

De cette image
d’où s’échappe la beauté,
en ce royaume absolu
où nous avons fabriqué à notre image
l’image d’un autre Dieu
qui tombe dans l’atome de l’œil
et n’y voit goutte.

Goutte à goutte,
nous avons eu accès au sérum,
au secret,
secrété par la vérité du corps.
artifice modifié,
génétiquement contrarié,
l’énigme,
l’énigmatique gène annoncé
comme étant le premier,
l’image calculée à la seconde près,
fenêtre ouverte sur un espace
où piégée,
à la foule des implants
l’image s’est livrée.
Images disséquées par plans,
images dépassées
par les vertiges d’une offrande moderne,
images nées pour accueillir
la dernière odyssée,
images imprimées sur les murs,
crucifiées sur des parois étoilées
par la fougue des lanceurs de pierre.
L’image n’accueille plus le monde,
elle le tord,
l’image n’est plus un rire,
elle n’est que grimace,
l’image ne ressuscite plus
elle meurt
de sa plus belle mort imagée.
Mort orchestrée
jouée à la perfection
entre images dévoyées
et images dupliquées,
entre images offertes
et images prises sur le vif,
entre images perverses
et images trophées.
Images d’un monde
qui s’interroge et vacille,
images qui portent
la terre et son limon,
le ciel et ses nuées,
l’être et ses visions,
images rendues visibles
à la clarté de ces feux
qui sèment la folie furieuse
des nouveaux révoltés  !



Image évolution


De l’image des saints
aux images de synthèse,

de l’image peinte
à l’image transgressée,
entre la main
et le logiciel,

entre ciel et site,

entre esprit mort
et mémoire vive,

entre écran et regard,

dans ce monde de la non-présence
où d’innombrables nuits,
défilent
incompréhensibles,
et scintillantes.

A l’heure des défaillances suspectes,
à l’heure des morts exhibés sans pudeur,
à l’heure des cibles muettes
et des langues codifiées,
prendre acte
et prendre l’acte
pour une autre nuit médiumnique,
un signe unique.

Reconstituer le langage
à l’orée du paradoxe,
entre cet équilibre miraculeux des corps
et le vertige organisé des sciences.

Dans ce monde des distances,
écrire là, l’infime drame du passage,
construire sa rédemption
sur la symbolique des pierres,
accepter le feu et sa brûlure,
retourner l’image de l’homme,
croire en d’autres versants
sur de nouveaux sommets
ressusciter le phénix et sa brûlure.




 
Image ultime


Il faut prendre le mort par le vif
et lui retourner les yeux,
comme on retourne la terre
avec la bêche.
Il faut prendre le mort par le vif,
pour que la terre ainsi brassée
ressuscite la chair du silence.
Et qu’elles viennent,
qu’elles surviennent,
ces plaintes légitimes des morts !
Souffrances inadmissibles,
en dehors de ces cercles
où nus sur des lits de fer,
la bouche empuantie
par leurs propres poisons,
les maîtres font les comptes
de leurs anciennes colonies.
Ils portent leurs mémoires
comme des caveaux de famille,
le vide les accable,
les aspire,
les saigne,
tout leur paraît aujourd’hui
faux, irréel,
alors que dans leurs yeux monte
l’image dégradante
de leur décomposition prochaine.  



 


Image feu



Mais que faire de ce feu
qui hante notre bouche ?
Que faire de ce feu
sinon un haut lieu de l’image
pour côtoyer l’invisible
le non encore révélé.

Nous avons versé le feu universel
dans les creusets de l’espérance,
nous avons rejoint ce peuple des aèdes
aux douces survivances,
nous avons traversé ensemble
l’ultime fleuve des enfers
qui encercle la cité de l’oubli,
nous avons échappé aux flots brûlants
et aujourd’hui, nous sommes arrivés à ce seuil
où l’obscurité la plus effrayante
nous apparaît comme un pâle défi.

Nous avons brûlé vous dis-je !
Nos mains ont ramassé sans se plaindre
les brandons de la plus grande des révoltes,
nous avons brûlé vous dis-je !
Et voyez aujourd’hui notre raison
menacée par les gardiens
d’une morale criminelle,
d’une pensée livrée aux plus bas instincts.
Nous avons brûlé vous dis-je !
Peu d’entre vous retiendront nos noms,
mais c’est à ce peu que nous léguons
les cendres de notre écriture,
c’est à ce peu que nous confions
les armes de notre profonde et paisible folie,
c’est à ce peu que nous dédions ces signes
pour qu’ils allument d’autres feux
capables de réanimer l’âme gelée du monde !
                                         

Mai  2005





                                                                                                                     
                                                                                                      




































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