dimanche 2 avril 2017

L'Os qui tremble - 2010







L’OS
QUI TREMBLE


2010








c’est un os
un os creux
qui vibre
d’un souffle
continu
ce souffle
se veut
sans apaisement
aucun
comme
un
écoulement
de
sang










Os qui tremble
en ces demeures
où je n’ai pu naître








Égorgez-moi un matin
où le couteau se présente
avec une telle force
une telle évidence
qu’il ne soit plus possible
de faire autre chose
que d’en tester le fil

prison
citadelle
plus près encore
plus facile d’accès
la réserve à poisons
seule issue
ce cri
dans lequel déjà
je ne suis plus



















c’est le bois fendu de la grande horloge
la plaie n’est pas encore assez grande
pour que s’y glisse
tout entier
le siècle








enchaînés au temps
pire que forçats
nous misons sur des abîmes
nos gains
ne sont que ténèbres








l’os
est au seuil
il attend une vision









la roue tourne
la nuit n’a pas son pareil
pour écraser le jour

le puits est à sec

la corde miaule

le seau vide cogne sur les pierres







laissez venir en mes os
le vacarme profond des dissonances

les fleurs noires

les portes de bronze

les lions de pierre
aux rugissements de sable

les chapelets d’ivoire
colliers d’osselets
que l’on égrène sur les tombes
puis

l’infortune des vents trompeurs
des ventres affamés

l’immense
l’interminable
chevelure du sang versé











révolte





un grand soleil
virevolte
dans une tête sans vie



rien n'est plus atroce que de se sentir os





avec cette tête du mort
vissée entre les épaules
avec les phalanges du mort
sur les genoux



cohue des os
indifférente
à tout ce bleu
qui la traverse










sang tout autour
flèches
vibrantes
dans les yeux
cris plaintifs
dans les conques




la terre se brise
brûle

la fosse
s'ouvre
hurlante




elle vomit des rivières d’os










il est minuit
à l’horloge des voyants

les ombres se pulvérisent
en nos mains
comme navires sur brisants


nos corps restent de marbre
sous les cyprès torturés par les vents









la falaise crayeuse
est un pont
où passent des farandoles d’os







la fatigue




l'immense fatigue du corps
cache celle qui travaille en-dessous
celle qui attise l'esprit
lui adjure ne pas renoncer
de ne rien lâcher










la fatigue




juste un frémissement














averse






tremblement vertical
à la lisière d'un foisonnement
d'une lumière serpent




déchirure
langue suspendue
pendue
aux traces
fossilisées











pour écrire encore
la force de cet os
résolument
en mouvement















nerfs



nervures
chairs
sillons
entailles
fissures









le ciel comme une tombe



du sang sur les mains
de l'encre au front
la blessure est profonde
et en ces abîmes gronde


un fleuve














tout en épousailles funèbres
un autre corps lui fait face

en cet autre s’engouffre



sang du gouffre







épouvante
sans failles
l’hôte
griffe



une mémoire
d’os
toute en plaintes dispersées
toute en verbes momifiés












des fantômes de granit
ont remplacé les routes


un peuple d’os dressés
 repousse le ciel
avec des mugissements de gorgone blessée
















je suis pardonné
le souffle est là
le corps respire



les grands arbres
offrent généreusement
leurs ombres fraîches

les saules baignent leurs chevelures
dans les casques dorés des buissons

des fusils rouillent sous la terre


je suis pardonné
l'enfant que j'étais
lance dans la rivière des galets

lance dans  la rivière
lance





















comme une torche
dans l'ombre des roches


le sang dans la mémoire des mains



cavernes
où gisent

 peaux
os
carcasses


où rampent
glissent,
silencieux
insaisissables
les visiteurs
en quête d’os vivants







elle pousse l'épouvante
elle se tord
part inlassablement à l'assaut



elle nous poursuit l'épouvante
nos chairs en sentent déjà l'odeur
nos os en détectent l'indéfectible présence

une pestilence la précède
on ne sait l'expliquer c'est ainsi
l'épouvante sème l'ordure






il y a urgence
entre neige et soleil
entre os et sang

urgence
de
poings serrés
de corps insoumis
d’esprits résistants



pour preuves
les flots de nos cris
les sursauts de nos langues

nos soifs
de ventres brasiers

nos poings douloureux
qui frappent la terre
jamais vaincue





urgence d’os brisé
qui perce sous l’acier















par défaut de nuit
par carence de poudre d’os


écrire


on parle mieux avec le ventre
qu’avec la bouche



ne pas entendre ce corps
avec toutes ses faims
sa douleur d'être


en finir avec cet infini
qui nous dévore


en finir avec cette peur qui nous creuse

qui nous fore





troquer toutes  nos nuits
contre d'aveuglantes clartés











sortir
hors de cet os du corps
hors de cette pierre
traverser cette montagne
qui nous paraît si solide

sortir



se laisser emporter

malmener
par cette fièvre
par ce flux de désirs
par cette soif jamais calmée
de libres étreintes
d'incontrôlables soupirs






un vent se lève

il ne vient ni de l’ouest ni de l’est
il prend naissance ici
à la jointure de l’os
à la périphérie des nerfs






la langue serpente
se déchire aux barbelés
s’enroule autour des  miradors

maladroitement contourne la mort




toutes lumières éteintes
nous forgeons encore
dans le secret de nos ventres
des énigmes de feu
des mystères de sang







la bouche aimante
confond le membre
avec l’os raide de la nuit







cette ombre souffre
de n’avoir toute sa tête
de ne posséder ses propres os










le verbe est un fleuve
image insipide
banale

mais



dans le lit de ce fleuve
tant d’êtres
se sont endormis






de ce lit noir
retirer le sable
 grain par grain



 lentement
trier
carcasses
os
ossements



séparer
le sang de l’ivresse
















Il s’agit d’écrire
pour pousser l’os
hors de ses tranchées
hors de ses frontières
l’acculer en son désert
le libérer de sa gangue de chair



il s’agit d’écrire
pour ne plus écrire
pour ne plus entendre
cet épouvantable vacarme
à l’intérieur de l’os








c’est


un déchirement sonore
qui fait s’écrouler la nuit
sous les attaques
des heures





tendre
vers ça
vers ce quoi
l’os se tend






faire imploser
corps
cervelles

ouvrir à
coups
de trépan


cette cage d’os
mutilée
rejoindra son tombeau







derrière
cette foule
un mur

derrière ce mur
une verticale de plâtre
 muette
indéchiffrable


derrière encore
 le désir
d’une main
muette


 moins expérimentée
plus humaine



pour échapper à l’appel
de l’os
enfouir sa tête
dans un suaire








os toujours
os pilier
os soudain
au bord du muscle


s’agitent d’étonnantes figures

trognes peintes par Ensor
se disputant
l’os dernier













la tête









invente
des conquêtes plus raffinées

des paysages
tout en cheminées
alignement d’os






un alignement d’os
rien de plus













préparer notre retour
choisir le silence qui conviendra le mieux



s’échapper
de votre bouche
s’affranchir de vos lèvres
de vos mondes
qui peu à peu insidieusement
dangereusement
devenaient nos mondes







l’os immobile
règne
sur
la nuit  qui saigne


nous sommes tous là

étrangement fendus

cherchant encore dans la tourbe et le sang
nos impossibles racines













tout alentour
est devenu
venin
liquide lourd
qui s’invite sous terre

lentement
tout alentour est devenu

promesse d’un chaos
d’une seconde arrêtée


promesse d’un os
qui ne se pense fragment
mais corps entier














la lenteur reprend le dessous des choses





la terre baignée d’ombres
à nos visages monte

des doigts de cendre
redessinent nos arcades


remodèlent un à un nos os



















il est gravé sur une pierre
plus blanche qu’un suaire :

ci -gît l’os qui a enterré l’os











massacre de la semeuse
des champs noirs à perte de vue


grand corps

tronc tordu

grand corps
jeté
nu


plus bas






plus bas encore



 des crânes en apnée
comptent leurs dents de noyés


















il nous faut placer



l’indicible
silence























l’os aussi
se nourrit de cadavres oubliés












os planté
en
ce
cratère
d’où jaillit le crotale


froissements
de tôles

échos d’orages


os planté
en pleine décharge
terre noire retournée
sillonnée de couteaux
de crachats
de peaux mortes

os planté
mâchoire brisée

mêlée criarde de souvenirs d’os
ce doigt seul
occupé à sonder l’espace
à explorer ce crâne fendu
par l’incompréhensible parole







jugement de l’os







des forcenés creusent sous nos murs
on entend les bruits réguliers de leurs pioches
de leurs pelles
une éternité qu’ils travaillent ainsi
sans fatigue






bientôt la terre s’affaissera
il y aura un trou



nous serons dedans


os et herbes mêlées
livrés à nous-mêmes
face à l’os













la ville dort
mais ce n’est pas d’un bon sommeil


des corps nombreux
peaux mêlées
tentent d’oublier leurs existences d'os


ils attendent fiévreux
cette aube
qui délivrera leurs chairs
de la tyrannie des os  










n’être plus que cette pâle énigme
une vigie sans tour
un être en attente de miracle
n’être plus
que cet os qui tremble




n’être plus que cette lumière éteinte
cette chambre sans fenêtre
récit sans trame
drame
sans mise en scène



n’être plus
que ce souvenir
d’un monde qui saigne
ce lambeau de ville
où circulent des peaux





n’être plus que cette faille
cette brisure
ce geste un peu las qui salue un départ













dent arrachée
à la frontière de l’os


trou dans la gencive du ciel












ce rêve d’os
en sursis



os
poignard
en quête de victime














danse des doigts
fragments d’os
qui agrippent la lumière


ne saisissent que la poussière







l’abîme







l’abîme avance
un cri appelle d’autres cris


ailes brisées
au fond des eaux glacées




l’océan
cet immense  piège à os











là où la nuit fait plier et gémir  l'os



il faut tailler l'os
jusqu'à la moelle
tailler l'os
pour le faire outil
ou arme













lente apparition
derrière la barrière des dents



victoire de cette terre
gardienne des crânes

le récit prend figure
os après os
un visage se déplie

se fait livre














v
oilà le poison
voilà notre sursis




l'os
finit ainsi
en
poudre
en
farine
dispersée








il faut oser l'os
oser cette mise en scène
de la décomposition ultime




oser l’os
pour ressusciter l’histoire













dessin maladroit
d'un os qui tremble
sur la face rongée
d'un mur


obstacle tragique au soleil








récit de l'os nu
né de la joyeuse cohue des morts





choisir cet os
comme seul emblème
preuve solide du vivant








os à mots
en tirer toute la moelle
en dépit
des morts qui jouent
aux morts

os



ce mot qui tombe
longtemps mastiqué
sous les dents du mort
qui lui seul sait
ce que os veut dire
ce que os emporte
au seuil du monde
où le mot tombe
signe sa défaite
d’os







discours morcelé
pris dans la spirale
de cet os
dans cette danse
 des gestes
fragmentés
labyrinthe de verre
où tout vivant
crée
son enfer







os nu
qui
pour survivre
se fait être
et
saute
en ce vide
entièrement
nu




















la foule
comme une rivière en crue
entre des parois d’os
percées


os qui font de nos villes
ces forêts d’os gris
criblées de cavernes
aux lumières blafardes

à leurs bords
des vivants parfois
se penchent

mais les os
qui se pressent tout en bas
ne les voient pas













cortège
tout devant
la
mariée d’os

les invités sont tous des spectres
venus des violentes plaines

la noce bat son plein
les moteurs tournent à plein régime
sous les rubans



les yeux des noceurs
leurs yeux toujours
regardent l’horizon
la ligne océane des monts


leurs yeux arrachés trop tôt à la terre
ne peuvent voir grandir sur les toits
la folle sarabande des os







                                                                                                       



                                                                                                                         
                                                                                    L’Os qui tremble   -  18 septembre 2010


Aucun commentaire:

Publier un commentaire